mercredi, octobre 17, 2007

Peut-on défendre les régimes spéciaux?

Tout le monde est tellement convaincu de leur nocivité que l'on n'ose à peine prendre le contre-pied, mais il est possible de construire une défense raisonnée des régimes spéciaux.

Les salariés que l'on interroge à la radio et à la télévision insistent beaucoup sur le contrat moral passé avec leur entreprise. Il est vrai que la retraite est un des éléments clef du statut de ces entreprises, mais l'argument a probablement perdu de sa valeur depuis 1995. Les gens entrés dans ces entreprises ces 12 dernières années ne sont pas sans savoir que ces régimes sont menacés.

L'autre grand argument porte sur la pénibilité : ces métiers seraient pénibles. C'est vrai de certains, mais pas de tous. Les employés et cadres de la SNCF n'ont pas des conditions de travail plus pénibles que ceux de n'importe quelle entreprise.

Est-ce à dire que l'on ne peut pas défendre ces régimes spéciaux? Non. On peut le faire, mais avec un troisième argument qui relève plus de l'économie et du management.

Ces entreprises qui offrent à leur personnel ces conditions particulières ont deux caractéristiques :
- elles sont en situation de monopole sur leur marché,
- elles emploient un grand nombre de salariés dans des emplois pénibles.

Or, là est le problème : la pénibilité de certains métiers (essentiellement, ceux qui produisent les services, le transport…) justifie que l'on n'y consacre pas toute sa carrière. Or, ce qui est souvent possible dans le secteur privé ne l'est pas dans ces entreprises :
- elles ne peuvent pas, du fait de leur démographie et de leurs métiers, recaser les salariés devenus inaptes (ou moins aptes) dans des postes moins pénibles : la RATP emploie un peu plus de 40 000 personnes, dont 12 000 machinistes (conducteurs d'autobus). Le voudrait-elle même qu'elle ne pourrait pas proposer à tous d'autres postes après 15 ou 20 ans d'un métier pénible (horaires, conditions de travail…) ;
- leurs salariés sont, souvent, prisonniers de leurs compétences. Un salarié du secteur privé qui trouve son poste de travail trop pénible peut changer d'entreprise, chercher un emploi utilisant les compétences qu'il a acquises, mais dans un environnement moins pénible. Un conducteur de TGV ne peut pas le faire : il n'y a, en France, qu'un seul employeur qui ait usage de ses compétences : la SNCF. Changer d'entreprise voudrait tout simplement dire repartir à zéro.

Une retraite précoce est dans ces conditions la meilleure des solutions. On peut, d'ailleurs, penser que l'allongement de la durée des cotisations posera rapidement des problèmes de management quasi insolubles à ces entreprises qui conserveront des salariés qu'elles ne pourront plus utiliser dans leur emploi. Qu'en feront-elles?

On me dira qu'elles pourraient les licencier. Mais je ne suis pas sûr que les salariés se laisseraient faire. J'ajouterai que des politiques ne pourraient que leur poser des problèmes de recrutement : pourquoi prendre un métier si l'on est certain de se retrouver au chômage 5 ans avant le départ en retraite? Elles peuvent les mettre en préretraite comme font les entreprises privées lorsqu'elles sont confrontées au même dilemme, mais quel est alors le bénéfice?

C'est un véritable casse-tête qui se prépare pour les directions de ces entreprises. Les retraites précoces permettaient une gestion des âges compatible avec la pénibilité des métiers. On va perdre cet avantage. Ceci explique sans doute qu'elles se soient montrées si peu empressées de s'en prendre à ces régimes spéciaux.

4 commentaires:

Anonyme a dit…

>"Un salarié du secteur privé qui trouve son poste de travail trop pénible peut changer d'entreprise, chercher un emploi utilisant les compétences qu'il a acquises, mais dans un environnement moins pénible."

Ah bon ? ce qu'un salarié du privé peut faire , un salarié de la RATP ne le pourrait pas (changer d'entreprise pour avoir des conditions moins pénibles) ?

Cet argument n'est pas très solide !

Bernard G a dit…

Cher anonyme,
Vous m'avez mal lu. La plupart des salariés de la RATP peuvent changer de métier s'ils trouvent leur poste trop pénible, mais pas tous. Un conducteur de métro qui voudrait changer de métier devrait, non seulement prendre le risque d'aller chez un nouvel employeur, mais aussi repartir à zéro puisque les compétences acquises à la RATP (compétences réelle : conduire un métro ne s'improvise pas) ne valent rien en dehors de la RATP. Ce qui vaut pour les conducteurs de métro vaut naturellement pour les conducteurs de train et pour de nombreux autres métiers de ces entreprises qui ont des monopoles.

Anonyme a dit…

Merci de votre réponse.

Vous venez donc de démontrer magnifiquement que c'est lme caractère monopolistique de ces Ets publiques qui pose problème.

Par ailleurs que fait un salarié du privé lorsqu'il se retrouve obligé de se reconvertir ? Eh bien il se forme !
Un conducteur de train n'a pas été programmé à la naissance pour conduire des trains ...

Bernard G a dit…

Cher anonyme,

Dès lors qu'il y a monopole l'entreprise qui propose des emplois spécifiques se doit également d'offrir des conditions particulières pour attirer et conserver des salariés (protection de l'emploi…) sinon ceux-ci n'auraient aucun intérêt à accepter ses emplois.

Vous dites qu'un salarié du privé va se former. C'est vrai, mais quels sont les salariés du privé qui ont autant à perdre lorsqu'ils changent d'emploi qu'un conducteur de métro ou de train dont aucune des compétences acquises (compétences réelles qui ont une valeur pour la RATP ou la SNCF) n'a de valeur sur le marché?

Les compétences de ces professionnels justifient des salaires relativement élevés dans leur entreprise qu'ils ne peuvent espérer retrouver ailleurs sauf à réinvestir massivement dans l'acquisition de compétences.

La qualité du service de ces entreprises est directement liée à ces questions. A ne pas l'avoir compris, les britanniques qui ont privatisé les transports publics l'ont fortement dégradée (ce n'est pas le statut public ou privé qui compte mais la capacité de l'entreprise à garantir à ses personnels des contrats de très longue durée).

A ne pas voir ces problèmes très particuliers on ne comprend, je crois, pas grand chose aux problèmes que rencontrent les DRH de ces entreprises.