dimanche, novembre 07, 2010

La défaite d'Obama et la philosophie morale

Tout comme la contestation des retraites en France a suscité l'incompréhension à l'étranger, l'échec d'Obama lors de ces élections de mi-mandat a surpris de ce coté-ci de l'Atlantique. Et plus que cet échec, les motifs avancés par de nombreux observateurs pour l'expliquer.

Nous comprenons très bien que les difficultés économiques, la montée du chômage, la déception des éleveurs démocrates, la volonté de revanche des républicains battus lors des dernières élections présidentielles, les financements massifs de la droite aient contribué à l’échec des démocrates. Chez nous aussi les élections à mi-mandat sont une occasion de corriger un vote, Mitterrand, Chirac et Sarkozy en ont tous trois fait l'expérience, mais nous ne comprenons plus lorsqu’on nous dit que la réforme de la santé a poussé beaucoup d’électeurs dans les bras de la droite. Cela nous parait absurde alors même que cette réforme doit apporter une protection à des millions d'Américains qui n'en ont pas.

On nous dit que cette loi a été mal conçue. Ses adversaires ont beaucoup insisté sur sa complexité, sur ses centaines de pages… mais c’est le lot de tous les textes qui ne passent qu'après de longues négociations. Ce qui nous surprend, c'est que  le principe même d’une assurance santé universelle ait été critiquée et ceci, apparemment, dans toutes les couches de la société. Que des riches s'opposent à une réforme qui risque de leur coûter un peu d'argent, nous le concevons même si cela nous choque, mais que des gens modestes susceptibles de profiter de cette réforme s'y opposent également nous parait complètement incompréhensible.

Qu'en conclure sinon que nous n'avons pas les mêmes normes morales, que nous n'envisageons pas de la même manière nos responsabilités, tant ce qui relève de notre propre responsabilité personnelle que de ce qui relève de notre responsabilité à l'égard d'autrui.

Nous avons tendance en Europe à attribuer les critiques les plus virulentes de cette réforme à une droite populiste un peu débile comme ces candidates du tea party qui ont tenu des propos absurdes et idiots, mais, et c'est plus troublant, on trouvait les mêmes idées développées de manière tout à fait rationnelle dans les pages opinion du Wall Street Journal rédigées par des gens qui n'ont rien d'imbéciles. Ce qui me fait penser, qu'au delà des insultes et excès de la campagne électorale (on a parlé de socialisme, de nazisme, de totalitarisme, d'eugénisme), ces critiques n’ont fait que prolonger le débat sur les rôles respectifs de l'individu et de la société qui occupe depuis le début des années 70 les départements de philosophie politique et de philosophie morale des universités américaines, depuis, en fait la publication, en 1971, du très célèbre Une théorie de la justice de John Rawls, et, en 1974, d'Anarchie, Etat et Utopie de Richard Nozick.

Ces deux auteurs sont aujourd'hui morts mais ils ont suscité toute une littérature toujours vivante qui tente de définir la place de la responsabilité individuelle dans la société et qui oppose ceux pour lesquels nous avons une certaine responsabilité à l'égard d'autrui et ceux pour lesquels nous sommes complètement responsables de notre sort et de cela seulement. Si nous sommes pauvres, c'est, à leurs yeux, de notre faute… Ce qui veut dire que nous n’avons aucun motif, aucune raison d’attendre quoi que ce soit de la société. Dès lors que nous sommes pleinement responsables, elle n’a aucune obligation à notre égard.

On peut naturellement décliner ce raisonnement de mille manières, si nous attrapons un cancer des poumons parce que nous fumons, nous n'avons qu'à nous en prendre à nous même, et s’il faut nous soigner, c’est à nous payer les frais médicaux pas à la collectivité. On peut même le pousser très loin : pour les libertariens, c'est-à-dire pour les auteurs proches de Nozick (mais pas pour Nozick qui fait la différence), notre responsabilité individuelle s'étend même aux cas où nous sommes dans l'impossibilité de contrôler ce qui nous arrive. Si une catastrophe naturelle s'abat sur nous, les autres n'ont aucune obligation de venir à notre secours. Rien ne justifie que l'on collecte des impôts pour corriger les effets d'une catastrophe naturelle. C'est à chacun de se prendre en charge. On pense à ce qui s’est passé à la Nouvelle-Orléans…

Ces idées imprègnent, semble-t-il, très profondément la société américaine. Les gens ne veulent pas payer des impôts qui financent les services sociaux parce qu’ils veulent garder pour eux leur argent mais aussi parce qu’ils pensent que les autres ne le méritent pas, n’y ont pas droit. L'actualité est remplie d'informations qui montrent l’impact de ces thèses sur les comportements. Il y a quelques semaines un habitant d’une commune rurale du Tennessee, un certain Cranick, s’est vu refuser l’intervention des pompiers parce qu’il n’avait pas payé la contribution  incendie de 75$ par an que demande la municipalités. Les pompiers sont restés pendant des heures les bras croisés devant sa maison qui brûlait, ils ne sont intervenus que lorsque la maison du voisin, qui avait, lui, payé les 75$, a pris feu. Ils n’ont rien fait pour protéger celle des Cranick.

Cet incident a fait tout le tour de la presse américaine et a beaucoup choqué, mais le plus étonnant est que les autorités locales, bien loin de condamner le comportement des pompiers l’ont justifié. Et leurs arguments ont été repris par Glenn Beck, l’un des journalistes de droite les plus en vue aux Etats-Unis.

Tout cela est bien sûr absurde… Ce l’est d’autant plus que le feu s’est, comme on pouvait le prévoir, étendu aux maisons voisines dont les propriétaires avaient, eux, payé leur cotisation. Mais cela entre bien dans cette logique des libertariens pour lesquels nous sommes absolument responsables de ce qui nous arrive. C’est une conclusion naturelle de leur raisonnement.

Ce n’est pas la seule : si on ne peut nous tenir responsables que de ce qui nous arrive et pas de ce qui arrive aux autres, la notion d’irresponsabilité n’a plus beaucoup de sens. On peut donc considérer comme responsables de leurs actes des gens dont nous jugeons, de ce coté-ci de l’Atlantique, qu’ils ne le sont pas : fous, gens qui souffrent de déficience mentale mais aussi enfants. Il y a quelques jours, c’était à la fin octobre, un juge de New-York, et non pas d'une lointaine commune rurale, a accepté que des poursuites soient engagées contre une petite fille de quatre ans qui avait provoqué, avec sa bicyclette, la chute mortelle d’une dame de 87 ans. Ce qui veut dire qu'il l'a jugée d'âge à être tenue pour responsable de ses actes.

C’est délirant. Mais ce qui l’est plus encore, ce sont quelques uns des commentaires des lecteurs de ces articles. Le New-York Times en a publié cinq, deux critiquent le juge, deux l’approuvent expliquant que les enfants sur les trottoirs sont un danger pour les personnes âgées, ce qui est vrai, et le cinquième raconte qu’il est arrivé la même histoire à sa mère, renversée par une petite fille de cinq ans. Les médecins qui sont intervenus ont voulu qualifier l’incident d’homicide, c’est la famille de la victime qui a insisté pour qu’il soit considéré comme un accident. Ce juge dont la décision nous parait absurde n’est donc pas totalement isolé.

J’ajouterai qu’il a du justifier sa décision. Il l’a fait en citant des décisions prises dans les années 20. Ce qui suppose une longue recherche pour aboutir à ce résultat grotesque. Mais on peut supposer qu’il n’a entrepris ces recherches que pour découvrir de quoi faire poursuivre cette enfant.

Cette affaire d’incendie, ce juge qui accepte de poursuivre une enfant ne sont bien sûr que des exceptions… mais des histoires de ce type reviennent constamment dans la presse américaine. Ces condamnés à mort dont on nous dit qu’ils le QI d’un enfant de 8 ans et qu’on exécute qui reviennent si régulièrement dans l'actualité en sont d'autres exemples.

Tous les philosophes ne sont évidemment pas sur ces positions extrêmes, mais les libertariens ont influencé beaucoup d’auteurs et, notamment, tous les théoriciens de ce que l’on appelle le luck egalitarianism (Dworkin, Cohen, Arneson, Roemer…), l’égalitarisme de la chance, qui tentent de concilier cette responsabilité étendue et le souci d’égalité et qu’on aurait plutôt tendance à ranger du coté des progressistes, des libéraux (pour une analyse allant dans ce sens, voir Barry). Ils expliquent que la collectivité a pour mission de corriger les inégalités produites par le manque de chance mais celles-là seulement… A les entendre donc la collectivité n’aurait donc pas vocation à financer les soins d’un homme atteint d’une cirrhose du foie attrapée à force de boire…

On se souvien qu’il y a eu en Grande-Bretagne des débats du même type sur certains cancers produits par le tabac et l’alcool… On trouve dans la littérature médicale anglo-saxonne des articles qui s’interrogent sur la responsabilité des patients atteints de certains cancers dans leur maladie. De là à refuser les soins à des patients qui ne cessent pas, par exemple, de fumer, il n’y a qu’un pas que personne n’a à ma connaissance encore franchi, mais on est bien dans cette logique qu’ont développée ces théoriciens. J'ajouterai que ce qui nous choque lorsque l’on parle de santé nous étonne moins dans d’autres domaines. Or, c’est bien le même raisonnement qui sous-tend toutes les réformes qui tendent à réserver les aides sociales à ceux qui le méritent, c’est-à-dire à ceux qui ont vraiment manqué de chance dans leur vie. Ce sont des raisonnements de ce type qui ont conduit à durcir les conditions d’attribution des allocations chômage : il faut prouver que l’on a cherché effectivement un emploi et qu’on n’en a pas trouvé.

On retrouve, d’ailleurs, dans les textes qui traitent de ces questions des références aux auteurs que je citais à l'instant. Ce qui me fait dire qu’il y a continuité entre ces débats académiques et l’opposition à la réforme de la santé telle que le mouvement du Tea Party l’a justifiée. Ce lien se manifeste dans la personnalité de ceux qui sont à l’origine de ce mouvement, je pense notamment Ron Paul, l’un des avocats les plus connus du mouvement libertarien, qui a été à plusieurs reprises candidat aux élections présidentielles

En fait, ces idées sont très vite sorties du champ universitaire. Elles ont imprégné la culture populaire. On les retrouve régulièrement exposées dans des romans de science-fiction, dans des articles de presse, des éditoriaux. La littérature managériale en est complètement nourrie. Quand on lit les récits de réussite d’industriels, de capitalistes on retrouve des idées qui se sont d’autant plus facilement imposée qu’elles entrent en résonance avec des discours religieux, issus du protestantisme et, notamment, du calvinisme qui renvoient à l’individu la responsabilité de ce qui lui arrive…

Dire que les Américains sont aveugles aux différences d'opportunités serait absurdes. Ils les connaissent bien mais beaucoup pensent que l’égalité des chances est une réalité dans leur société grâce, notamment, à toutes les mesures de discrimination positive qui visent à corriger les inégalités.

Obama aurait perdu ses élections du fait des difficultés économiques, mais la droite la plus extrême n’a pu donner le ton à cette campagne, que parce que cette idéologie de la responsabilité personnelle étendue a profondément pénétré la société américaine. On peut simplement espérer que ses excès convaincront les électeurs de revenir à des positions plus raisonnables.

PS Arthur Goldhammer me signale un très intéressant papier de trois de ses collègues d'Harvard sur les adversaires de l'assurance santé qui éclaire leurs comportements et corrige utilement mes analyses.

5 commentaires:

CJWilly a dit…

L'Américain de base droite (ou centre-droite) ne reconnaît pas l'inégalité des chances. Ca n'existe pas. (Et ceci est indépendant de l'application de la discrimination positive, qui aussi ne devrait pas exister.)

"L'American Dream" est une réalité fixe. La méritocratie est non pas un objectif, mais quelquechose de donnée, et ce depuis la fondation de la République.

Donc, le riche mérite sa richesse même lorsque "fils à papa", même lorsque 1% de la population contrôle 20% de la richesse nationale. Donc, le pauvre méritent sa pauvreté, y compris son chômage, sa maladie, la perte de sa maison... On vous répondra : "Get a job !" même si ce job n'existe pas, même si souvent il n'est pas tout à fait possible de vivre avec le SMIC en Amérique.

A noter aussi la colosalle dissonance cognitive qui doit exister chez beaucoup d'Américains pour que ces âneries coexistent dans le même esprit. Par exemple, l'étude récente montrant que la plupart des Américains voudrait la distribution de revenues que l'on a en Suède (pays totalitaro-socialiste, évidemment).

Arthur Goldhammer a dit…

Cher Bernard, Permettez-moi d'abord de faire une petite correction: l'auteur de Anarchy, State, and Utopia est Robert Nozick et pas Richard Nozik. Ensuite, pour comprendre un peu mieux les attitudes de mes compatriotes les plus férocement opposés à la réforme de l'assurance santé, on peut lire une étude récente du Tea Party par 3 de mes collègues de l'université de Harvard: http://isites.harvard.edu/fs/docs/icb.topic845403.files/Tea%20Party_revPOP10-29.pdf

CJWilly a dit…

Lien à l'étude : http://www.rawstory.com/rs/2010/09/poll-wealth-distribution-similar-sweden/

CJWilly a dit…
Ce commentaire a été supprimé par l'auteur.
FrédéricLN a dit…

Billet très intéressant.

J'ignorais l'anecdote ô combien symbolique des maisons qui brûlent... En poussant l'image, on aurait envie de dire : "les Américains croient encore que nos maisons sont loin les unes des autres" (comme à l'époque des premiers colons).

C'est sûrement une inteprétation très caricaturale, mais j'ai du mal à y échapper !