dimanche, mai 08, 2011

Quand les philosophes se mettent eux aussi à écrire en anglais

Je parlais ici même il y a quelques jours de Claudine Tiercelin qui vient d'être élue au Collège de France. Je disais qu'elle n'avait pas de fiche Wikipedia (ce qui ne saurait maintenant tarder) mais elle a un site, très sobre, très simple, avec beaucoup de liens vers ses papiers et une bibliographie semble-t-il très complète. Sa lecture illustre une double évolution du monde intellectuel :

- la multiplication des articles, qui semble être devenu le format canonique de la recherche quand le livre jouait, au moins en philosophie, ce rôle il n'y a pas si longtemps ;
- et l'utilisation de plus en plus fréquente de l'anglais dans une discipline dont les langues de travail étaient plutôt l'allemand ou le français.

Ces évolutions indiquent que la philosophie se plie à son tour aux règles de la publication de recherche développée dans d'autres disciplines (en économie notamment). On l'observe à d'autres signes, comme la multiplication des références, l'introduction de celles-ci au sein du texte entre crochets et non plus en notes ou dans le corps même du texte comme on faisait autrefois. Les textes de Deleuze ou Foucault avaient l'allure d'essais (ce qui n'interdisait ni la profondeur ni la richesse), ceux-ci ont plus l'allure de rapports d'étape dans une recherche.

De toutes ces évolutions, la plus contestable me parait être l'utilisation de l'anglais. On dira que cela facilite la communication avec des collègues qui ne lisent pas le français. Ce qui est vrai. Mais cet avantage doit être nuancé. L'utilisation de l'anglais par des non-anglophones pose plusieurs problèmes :

- cela met en situation d'infériorité les auteurs dont l'anglais n'est pas la langue maternelle par rapport à ceux de leurs collègues dont il l'est. Qui peut affirmer, sans rire qu'il maîtrise aussi bien l'anglais que sa langue maternelle même si, comme Claudine Tiercelin, on a une licence d'anglais.
- cela introduit un vague dans les concepts que devine quiconque s'est amusé à comparer différentes traductions d'un texte philosophique. Le travail des concepts demande une maîtrise de la langue dans laquelle on écrit que l'on n'a pas forcément dans une langue étrangère.
- cela risque de modifier à terme les hiérarchies et lignées au risque de prendre pour nouveau ce qui n'est que répétition d'idées déjà développées ailleurs. C'est déjà le cas en économie, comme le faisait remarquer non sans amertume Maurice Allais. Combien d'articles d'économies citent de lointains épigones anglo-saxons d'auteurs français ou allemands que l'auteur semble ignorer ;
- cela coupe du public cultivé de sa propre langue. Foucault ou Deleuze étaient lus bien au delà du cercle des spécialistes. Je doute que ce soit le cas de Claudine Tiercelin. Ce qui ne pose guère de problème lorsqu'il s'agit d'articles traitant de questions très techniques est plus gênant lorsque les thèmes abordés sont susceptibles d'intéresser bien au delà. L'un des effets secondaires de cette montée en puissance de l'anglais pourrait, d'ailleurs, bien être de couper l'enseignement de la philosophie qui se fait.

Cette coupure du public cultivé n'est certainement pas une bonne nouvelle. Tant pour le public cultivé et curieux qui perd une occasion de se frotter à des pensées complexes que pour la philosophie qui risque de s'enfermer dans des débats scolastiques sans fin. On ne peut pas à la fois s'en prendre à la philosophie mondaine des Finkielkraut, Ferry et autres BHL et rendre ses textes à peu près inaccessibles au lecteur le mieux disposé. C'est, d'ailleurs, un peu ce qui s'est produit lorsqu'à la fin du Moyen-Age des philosophes, cachés derrière leur latin de cuisine, en sont venus à débattre sans fin de sujets abscons. Faut-il le rappeler? la modernité est née avec l'abandon progressif du latin et l'utilisation des langues parlées dans les Eglises mais aussi en philosophie.

Je voudrais pour conclure citer le début de l'épitre sur l'art de traduire et sur l'intercession des saints de Luther, un texte qui date de 1530 : "Le sage Salon dit dans Proverbe XI (verset 26) : "Celui qui garde son blé, les gens le maudissent : mais la bénédiction vient sur celui qui le vend." Cette parole doit être comprise comme concernant tout ce qui peut servir à l'utilité commune ou à la consolation de la chrétienté. C'est pourquoi aussi le Seigneur, dans l'Evangile, traite le serviteur infidèle de coquin paresseux parce qu'il avait enterré et caché son argent dans la terre."




2 commentaires:

DM a dit…

Le public cultivé, en 2011, ne lit-il pas couramment l'anglais?

Bernard G a dit…

L'anglais philosophique n'est pas à la portée du premier venu… Essayez donc de vous y mettre, vous verrez bien.