mardi, avril 04, 2006

CPE : pourquoi tant de manifestants?

Mon site principal est en maintenance pendant deux jours, ce qui le rend inaccessible. J'ai donc décidé de mettre sur mon blog dans l'attente le texte de la chronique de ce 4 avril sur Aligre FM. Elle traite du CPE et des manifestations. On peut l'écouter en cliquant sur le titre.


Bonjour, nous allons une nouvelle fois revenir sur le CPE, mais cette fois-ci vous souhaiter nous parler des manifestations et de leur succès…
On verra si les manifestations d’aujourd’hui ont autant de succès que celles de la semaine dernière, mais je voudrais essayer de comprendre pourquoi le CPE a suscité une telle levée de bouclier, pourquoi une nouvelle fois, le pays s’est dressé, est descendu massivement dans la rue et a manifesté avec autant de force son opposition…

C’est sans doute que le CPE inquiétait beaucoup de monde…
Le gouvernement a effectivement réussi à réunir syndicalistes, parents et jeunes, lycéens et étudiants dans le même refus de ce nouveau contrat de travail. Mais si tous se sont retrouvés, tous n’avaient pas forcément les mêmes motifs de manifester et c’est un peu cela que je veux ce matin décortiquer.

Pour les syndicats, c’est assez simple : ils étaient furieux de ne pas avoir été invités à négocier…
C’est effectivement ce qui explique que l’on ait trouvé coude à coude les syndicats les plus modérés, ceux qui ont signé les accords sur les retraites ou l’assurance maladie, et les plus radicaux. Il faut dire qu’en allant directement au vote par le Parlement sans passer par la case négociation le gouvernement a tout simplement rayé d’un trait de plume la raison d’être du syndicalisme. Si les questions liées au droit du travail sont traitées directement par le Parlement sans discussions avec les organisations syndicales, le syndicalisme devient inutile surtout lorsqu’il est comme chez nous sans troupes. C’était, de la part du gouvernement, une formidable maladresse. Une maladresse d’autant plus grande que le gouvernement précédent, celui de Jean-Pierre Raffarrin avait fait voter un texte qui visait à renforcer la négociation entre partenaires sociaux.
Mais ce sont les motivations des parents et des lycéens qui méritent le plus l’attention.

Pour ce qui est des parents, c’est tout simplement l’inquiétude pour leurs enfants qui les a fait descendre dans la rue…
Sans doute, mais cette inquiétude n’est pas nouvelle. Si les parents sont descendus cette fois-ci si nombreux dans la rue, c’est qu’ils ont découvert que toutes les stratégies qu’ils avaient pu imaginer pour aider leurs enfants à entrer sur le marché du travail étaient inefficaces. Même les enfants qui suivent les conseils qu’on leur donne rencontrent des difficultés…
Vous pensez à la difficulté de trouver un emploi avec un diplôme de l’enseignement supérieur.
Bien sûr. On nous a pendant des années dit qu’il fallait poursuivre ses études, obtenir un bac + 4 ou + 5 pour trouver plus facilement un emploi, or on découvre que ce n’est pas si simple. Les diplômes n’ouvrent pas la porte à l’emploi. Bien au contraire, on a souvent le sentiment que l’enseignement supérieur est utilisé pour masquer le chômage des jeunes. Tant qu’ils sont inscrits à l’université, les étudiants ne sont pas à l’ANPE…

On dit beaucoup que l’enseignement supérieur n’est pas assez proche du monde du travail, qu’il y prépare mal…
On a longtemps cru qu’il suffisait de suivre des formations spécialisées plus proches des attentes des entreprises pour trouver plus facilement un emploi. Or, il apparaît que cela ne marche pas ainsi. Les universités, l’enseignement supérieur privé ont multiplié les formations de type professionnel: DESS, masters… Bien loin de donner des emplois aux jeunes qui en sortent, ces formations sont devenues des fournisseurs de stagiaires à des entreprises qui ne recrutent pas plus. Il y a une véritable dérive qui bien loin de faciliter l’entrée sur le marché du travail la rend plus difficile : on pensait devenir journaliste, on fait des stages pas rémunérés ou mal rémunérés dans des journaux et on découvre, lorsque l’on a son diplôme en main que plus personne n’est là pour vous recruter, sinon avec des emplois précaires.

D’où des frustrations…
Mais oui. Et le mécanisme est très simple. Les établissements d’enseignement supérieur, publics et privés, sont en concurrence les uns avec les autres pour attirer les étudiants. Ils leur proposent des formations séduisantes qui mènent à des métiers qui ont une bonne image. Et comme tout le monde se dit : j’ai plus de chances de trouver un emploi avec un complément de formation professionnelle, ces établissements remplissent leurs classes et, comme ils sont nombreux, ils produisent trop de candidats pour des postes rares. Je parlais à l’instant du journalisme, on sait qu’il y a de nombreuses écoles qui forment des apprentis journalistes, elles en forment beaucoup plus que n’en recrutent effectivement les journaux. On pourrait donner d’autres exemples. Une rapide recherche sur internet m’a permis de compter 7 formations au marketing de luxe destinées à des gens qui ont un bac + 4 ou +5. Et il y en a sans doute plus.

Qui sont souvent payantes…
Payantes et coûteuses : cela descend rarement en dessous de 6000€. Or, croyez-vous que les entreprises de luxe recrutent autant de spécialistes du marketing qu’en forment ces écoles? J’en doute d’autant plus que leurs DRH ont en général le choix entre de jeunes diplômés d’une bonne école de commerce qui apprendront vite les quelques astuces du métier et des gens qui ont ajouté à un bac+5 médiocre quelques mois d’une spécialisation qui ne correspond pas forcément à leurs besoins.
Vous êtes en train de nous dire que l’allongement des études n’est pas toujours une bonne chose…
Les parents qui ont financé cet allongement des études découvrent que cela n’est pas utile. Que les entreprises qui passent leur vie à demander à l’enseignement supérieur de faire des efforts, bien loin de jouer le jeu, ont profité de la multiplication des stages, des formations en alternance… pour se constituer une main d’oeuvre gratuite ou quasiment gratuite qui fait directement concurrence aux jeunes diplômés. Pourquoi recruter quelqu’un en CDI quand on peut avoir un stagiaire qui possède à peu près les mêmes compétences et qui coûte beaucoup moins cher?

Les entreprises sont donc responsables?
Elles profitent d’un système pervers dans lequel elles n’ont, paradoxalement, pas leur mot à dire. Si on leur demandait de contribuer au financement de ces formations, ce qui serait après tout normal, il est probable qu’elles seraient plus rigoureuses tant sur les contenus que sur le nombre de places ouvertes. Il y aurait corrélation entre l’offre de diplômés et la demande. Mais ce n’est pas le cas. D’où ces frustrations de jeunes gens qui trouvent des emplois qui ne correspondent pas aux formations qu’ils ont suivies.

S’il y avait des parents dans ces manifestations, il y avait surtout des étudiants et des lycéens, ce qui a surpris tous ceux qui pensaient que le CPE était surtout destiné aux jeunes sans qualifications?
C’est effectivement un argument qu’ont beaucoup utilisé les avocats du gouvernement, mais qui montre surtout qu’ils n’ont pas compris ce que le CPE pouvait avoir d’inquiétant pour des jeunes qui souhaitent entrer sur le marché du travail.
Inquiétant parce que l’on pouvait être licencié sans motivation…
Ce n’est pas le licenciement qui fait problème. On peut aussi bien l’être avec un CDI. C’est le mépris affiché à l’égard de la jeunesse. Le CPE prévoyait une période de deux ans pendant laquelle on pouvait licencier sans motivation, ce qui en pratique veut dire que le salarié pendant ces deux ans ne pouvait aller devant le juge, pour contester son licenciement. Le CPE, c’était refuser aux jeunes la protection du juge en cas de conflit, c’était leur dénier le statut de sujet de droit. C’était en faire des citoyens de seconde zone, qui n’ont pas les mêmes droits que les autres. C’était créer une de ces injustices, une de ces atteintes à la dignité de la personne qui poussent à la protestation, à la révolte. Il faut là-dessus relire ce qu’en dit Emmanuel Renault dans un petit livre sur le mépris publié il a quelques années.

Mais vous nous disiez, c’était, je crois il y a quinze jours que le CPE n’interdisait pas le recours à la justice. Il y a d’ailleurs eu des affaires portées aux prud’hommes à propos du CNE…
C’est vrai et c’est d’ailleurs ce qu’a réaffirmé le conseil constitutionnel, mais ce n’est pas le sens du texte qui visait bien à bloquer l’intervention du juge dans les relations de travail. C’est ce que voulait explicitement dire l’absence de motivation.
Il faut ajouter que ce sentiment d’injustice était redoublé d’un sentiment de ne pas être reconnus à leur juste valeur.

Vous faites allusion à ces formations professionnelles qu’ils ont suivies?
Mais bien sûr. On a dit à des étudiants qui suivent des formations professionnelles, qui connaissent bien le monde du travail grâce aux stages qu’ils y ont fait, que tout cela ne sert à rien, que les entreprises ont besoin de deux ans pour les former, les évaluer, prendre une décision… Comment n’auraient-ils pas eu le sentiment qu’on ne les reconnaissait pas à leur juste valeur.
Non seulement, on ne leur reconnaît pas le statut de sujet de droit susceptible d’aller devant le juge en cas de conflit mais, en plus, on leur disait que tous les efforts faits pour se former, pour acquérir les compétences dont les entreprises ont, leur dit-on, besoin ne valaient rien, qu’il fallait tout recommence à zéro. Il y avait de quoi se révolter.

Parce qu’ils avaient le sentiment de ne pas être respectés pour ce qu’ils sont, pour ce qu’ils valent…
Vous avez raison d’utiliser le mot respect. Les manifestations anti-CPE n’ont pas grand chose avec le mouvement des banlieues de novembre, sinon sur ce point : les uns comme les autres ont le sentiment qu’on leur manque de respect. Et on sait tous que cela met en colère et suscite la révolte. Tout simplement parce que colère et révolte sont des manières de reconquérir l’estime de soi que l’on a perdue, que l’on vous a fait perdre en ne vous reconnaissant pas comme un sujet de droit disposant de compétences et de capacités.
Cette révolte contre cette double injustice aurait pu rester confinée chez les jeunes, or elle a trouvé un écho chez les syndicats et chez les parents, c’est-à-dire chez tous ceux qui disposent d’un CDI et qui n’étaient pas directement visés…

C’est qu’ils craignent d’être les prochaines victimes de ces réformes…
Bien sûr. Et à juste titre puisque les quelques protections dont bénéficient les salariés en CDI sont bien en point de mire. Le MEDEF ne s’en est jamais caché.
Cette solidarité est d’autant plus remarquable qu’on a beaucoup utilisé les difficultés des uns pour réduire les avantages des autres. Il y a quelques années, Denis Olivennes avait publié une note qui expliquait en substance que la société française avait fait le choix du chômage, qu’elle avait choisi de protéger ceux qui avaient un emploi au risque de laisser sur le coté de la route ceux qui n’en avaient pas, les jeunes, les chômeurs2. Pour parler comme les économistes, les insiders bloqueraient le chemin aux outsiders. Or, bien loin de s’opposer, les uns et les autres se sont réunis contre le gouvernement mais contre aussi les entreprises qui usent et abusent de la situation, car, il ne faut pas se faire d’illusions, derrière la critique du gouvernement, il y a celles des entreprises qui jouent de tous ces contrats pour réduire le coût du travail.

Est-ce que le recul du gouvernement peut faire tomber cette colère et cette révolte?
On verra bien, mais on peut dores et déjà dénombrer les victimes de cette affaire. Au delà des individus, et je pense naturellement à Dominique de Villepin que l’on dit jusque dans les rangs de l’UMP carbonisé, cette affaire aura mis à mal un système institutionnel qui rend fous nos hommes politiques. On a vu une nouvelle fois comment leurs ambitions présidentielles peuvent les conduire à faire n’importe quoi. Y aurait-il eu un CPE, le premier ministre aurait-il été aussi inflexible s’il n’avait voulu s’afficher comme plus efficace que Nicolas Sarkozy? De quelque manière que s’achève cet épisode, l’une des conclusions que l’on peut en tirer est qu’il faut revoir notre système institutionnel.

Le spectacle que donne la gauche n’est pas beaucoup plus réjouissant…
C’est vrai. Du moins est-elle dans l’opposition, ce qui évite aux candidats à l’investiture de prendre le pays en otage de leurs ambitions.
Cet épisode aura également signé le glas d’une idée qui traînait depuis des années dans les manuels d’économie politique : celle selon laquelle les entreprises ne recrutent pas parce qu’elles ne peuvent pas licencier. Toutes les études qui ont été réalisées sur le sujet, nous en parlions la semaine dernière, montrent que la solution n’est pas là. C’est important dans la mesure où vont probablement s’ouvrir dans les jours qui viennent des négociations sur l’emploi des jeunes.
Cette contestation aura également mis en évidence les effets pervers de tous ces contrats que l’on a multipliés ces dernières années.
Mais on peut également craindre que le respect de la loi ne sorte victime de cette affaire. On peut sourire de l’imbroglio qu’a créé Jacques Chirac en promulguant une loi dont il nous dit qu’il ne faut surtout pas l’appliquer. Mais c’est l’inquiétude qui devrait, je crois, prévaloir. Pour sauver un Premier ministre qu’il n’a d’ailleurs pas sauvé, sinon en apparence, il a pris un risque considérable que nous ne mesurons pas encore tout à fait. C’est la loi, son autorité qu’il a mises en cause. On nous a expliqué pendant plusieurs jours qu’il n’était pas questions de revenir sur ce que le Parlement avait voté, que force devait rester à la loi, et voilà que celui qui est chargé de la promulguer nous explique qu’il ne faut surtout pas l’appliquer. Tout ce que la France compte de philosophes du droit doit s’arracher les cheveux.

Revenons au CPE. Tout le monde a le sentiment qu’il est condamné, que l’on va vers une renégociation sur l’emploi des jeunes. Que peut-on en attendre?
Pour qu’elle soit utile, il faudrait qu’elle réunisse tous les acteurs, les entreprises, les salariés et les représentants des jeunes qui ne sont pas tous étudiants. Il faudrait également qu’elle aborde l’ensemble de la problématique et je pense notamment à tout ce qui concerne les stages et les formations à visée professionnelle, je pense également à tout ce qui touche à ces contrats atypiques qui encombrent le droit du travail et qu’il faudrait supprimer pour revenir à un contrat de travail unique basé sur un CDI aménagé. Peut-on faire cela en quelques semaines? J’en doute. D’autant plus que ce n’est pas le chemin que semblent avoir choisi les responsables politiques appelés à discuter de cette question.

3 commentaires:

photodenow a dit…

autant de monde dans la rue que le chiffre record de la semaine dernière....

Christian M. a dit…

« D’autant plus que ce n’est pas le chemin que semblent avoir choisi les responsables politiques appelés à discuter de cette question. » Oui, comme d'habitude et surtout comme après le NON à la constitution européenne ! Un gouvernement vraiment démocrate ferait plus d'effort de compréhension. Non seulement il vit dans un tout autre monde que celui de son peuple mais j'ai pour ma part le sentiment qu'il essaye au contraire d'avancer un maximum de mesures favorables à l'investissement financier avant de perdre le pouvoir (en 2007?) ou avant qu'un blocage n'arrête tout (ces jours-ci?)

Je pense aussi que c'est «l’ensemble de la problématique» qui pose problème. D'ailleurs s'il n'y avait pas eu le CPE c'est autre chose qui aurait plus tard déclenché la contestation car le passif est déjà très lourd. C'est aussi pour cela qu'un gouvernement bien avisé retirerait purement et simplement le CPE puis convoquerait les partenaires sociaux pour discuter de toute la politique socio-économique. Le problème c'est qu'il ne voudra jamais et qu'il en est carrément incapable !

Merci pour cette analyse.

Christian

Actustragicus a dit…

Merci pour ces analyses très pertinentes.
Ce que je lis entre vos lignes, c'est au fond que l'Education Nationale, enseignement(s) supérieur(s) compris, ne devrait s'occuper que de formation généraliste, quitte à faire plus court, sans se soumettre surtout aux injonctions d'employabilité des entreprises ; et que ce sont ces entreprises qui devraient (via les CCI ou en formation interne) s'occuper de former leurs futurs employés à un poste particulier. L'argent public pour l'éducation, l'argent privé pour la formation, les choses seraient sans doute un peu plus saines...