jeudi, juillet 01, 2010

Réforme des retraites :Eric Woerth est plus un handicap qu'un atout

La dernière ligne des défenseurs d'Eric Woerth est que sans lui la réforme des retraites serait compromise. Mais est-ce bien le cas. Thierry Desjardins, qui rappelle que Xavier Darcos en fut d'abord chargé, en doute. J'ajouterai, m'appuyant sur ce qu'Aristote dit dans son Traité de rhétorique, qu'un gouvernement ne peut persuader les citoyens de la nécessité d'une réforme ou d'un changement que s'il est jugé apte à préparer et prévoir l'avenir de manière raisonnable, s'il donne le sentiment de s'être préoccupé, dans ses prises de décision, des autres et si, enfin, il passe pour honnête et plus soucieux de l'intérêt général que de son intérêt personnel. C'est le prix, élevé, à payer pour obtenir la confiance des citoyens.

Si tant de réformes échouent, c'est que ceux qui les veulent sont en défaut sur l'un ou l'autre de ces points. Malgré tous leurs efforts de communication, on ne les croit plus capables de prendre des décisions raisonnables parce qu'ils en ont pris trop de mauvaises. On doute de leur bienveillance parce qu'ils se sont trop souvent comportés en égoïstes plus attachés à la poursuite de leur intérêt personnel qu'au bien-être de la collectivité. Et on met en cause leurs motivations, parce qu'ils ont trop souvent menti et caché les motifs réels de leurs décisions. Leur passé les rattrape et parle pour eux.

Or, qui peut aujourd'hui croire qu'Eric Woerth est une garantie de fair-play et d'honnêteté après les informations publiées par Mediapart sur ses mésaventures dans les années 90 dans l'Oise (et ses salaires dénoncés par la Cour des Comptes régionale)? Bien loin d'être un atout, ce malheureux ministre qui avait su faire oublier ses faiblesses passées et son compagnonnages avec Jean-François Mancel est un handicap pour le gouvernement. Nicolas Sarkozy qui n'est pas sot l'a certainement compris, mais peut-être manque-t-il de cette force de caractère qui lui permettrait de trancher dans le vif.

mercredi, juin 30, 2010

Woerth, pelote de fil : et maintenant les comptes de l'UMP

L'extraordinaire dans des affaires comme celle de Woerth est qu'elles sont comme une pelote dont on tire un fil… toujours plus long. Voici que le Canard Enchaîné enquête sur Eric Woerth, reconstitue sa carrière et retrouve sur son chemin quelques personnages sulfureux, comme Jean-François Mancel ou… Louise-Yvonne Casetta, la fameuse cassette. C'est le système de financement de l'UMP qui se retrouve aujourd'hui sous les projecteurs. Ce qui est une très mauvaise nouvelle pour Eric Woerth (et expliquerait que l'on entende des craquements dans sa défense) d'autant que son dossier s'enrichit d'une nouvelle affaire qui mérite, pour le moins, explication : la succession Wildenstein traitées par l'administration fiscale avec un bien étrange indulgence.

Maintenant que le financement de l'UMP (et donc de la prochaine campagne présidentielle) est sorti de l'ombre, on peut penser que les jours de Woerth au gouvernement sont comptés. Reste à savoir s'il tiendra jusqu'au 14 juillet ou s'il sera forcé de démissionner avant que cette affaire ne crée trop de dégâts collatéraux.

mardi, juin 29, 2010

Il faut changer de gouvernement

Combien de temps ce gouvernement peut-il encore tenir? Le climat politique s'est en quelques semaines tant dégradé que l'on ne peut que s'interroger sur la capacité de l'équipe en place à gouverner.

Les soupçons sur Eric Worth vont compliquer les négociations sur les retraites. Je doute que Bernard Thibault demande au ministre des nouvelles de Mme Bettencourt, comme le suggère Thierry Desjardins dans son blog, il est trop bien élevé pour cela, mais les difficultés du ministre rendront plus difficiles les compromis. Les syndicalistes sont plus que d'autres sensibles aux rapports de force, ils ont été nourris de cela, et les scandales actuels renforcent l'exaspération de leurs mandants en même temps qu'ils affaiblissent un gouvernement qui a d'autant plus besoin de succès rapides qu'il est dans la nasse. C'est peu de choses, mais cela rend les négociations plus tendues.

Mais il n'y a pas que lui. L'un des effets secondaires de ce climat est de compliquer les relations toujours difficiles entre les ministères et leurs administrations qui ont presque toujours tendance à résister aux impulsions venues d'en haut et qui résistent d'autant mieux qu'elles sentent les ministres fragiles (ces résistances sont naturelles et inévitables : le temps long de l'administration et des carrières des fonctionnaires n'est pas celui, forcément très court des politiques). En d'autres mots, plus il y a de scandales, plus il est difficile de se faire entendre de l'administration.

Au Parlement, ce n'est pas mieux : les scandales libèrent la parole de ceux qui, dans la majorité, désapprouvent, s'inquiètent ou, plus simplement, rencontrent des électeurs. Difficile dans ces conditions de gouverner.

Pour tous ces motifs, Nicolas Sarkozy devrait changer de gouvernement et en profiter pour tirer les leçons de la séquence que nous venons de vivre, en donnant quelques règles précises (logements de fonction, déplacements, véhicules, taille des cabinets, rémunérations…) et en élaborant des éléments de déontologie (conflits d'intérêt, utilisation de l'argent public).

Mais s'en rend-il seulement compte alors qu'il préfère regarder un match de foot plutôt que de recevoir la présidente de la Confédération Helvétique?

lundi, juin 28, 2010

Il faut en finir avec ce gouvernement de tricheurs

Eric Woerth se débat comme un beau diable ans un bénitier. On veut bien croire qu'il n'ait rien commis de répréhensible mais le spectacle qu'il nous donne l'accable :
- sa femme, d'abord, recrutée par la société qui gère les comptes de Mme Bettencourt alors qu'il est ministre du budget puis nommée, il y a quelques semaines, au conseil de surveillance de Hermès. L'aurait-elle été si elle n'avait été la femme du ministre du budget?
- ses dîners ensuite : combien de contribuables en difficulté peuvent espérer dîner dans l'intimité avec le ministre du budget à quelques jours d'un contrôle fiscal? et si dans ces dîners on n'y parle pas un peu d'argent, alors il faudra nous raconter la conversation,
- ses mensonges (demi-vérités ou oublis) enfin : il n'était pas au courant du dossier de Mme Bettencourt mais il avait demandé une enquête fiscale sur François-Marie Basnier… Tien donc!

Il n'y a peut-être pas d'enrichissement personnel, pas d'intervention illégale auprès des services fiscaux, mais il y a bien connivence avec les plus fortunés et exploitation de ces relations pour faire avancer (ne serait-ce que de manière passive) la carrière de ses proches, en l'espèce de sa femme.

On nous dit qu'Eric Woerth est attaqué pour la réforme des retraites. S'il y tenait vraiment, il partirait. Et Nicolas Sarkozy renverrait ce gouvernement qui prend l'eau de toutes parts. Des cigares de l'un aux voyages de l'autre, en passant par les permis de construire douteux, les nominations farfelues (comme celle du fils de l'ineffable Bachelot) et par les dîners privés du ministre du budget, il y a motif à changer une équipe qui ressemble de plus en plus à celle qui nous a mené au désastre en Afrique du Sud.

dimanche, juin 27, 2010

Le Monde a donc choisi…

Les personnels du Monde ont donc choisi. Et ce qu'on en lit dans la presse, dans Le Monde, d'abord, ne suscite pas l'enthousiasme. Les scores, d'abord, inquiètent : 90,24% en faveur de la solution BNP (Bergé, Niel, Pigasse) à la SRM, 82,5% pour la société des personnels, 85% pour la société des lecteurs, 92% pour les salariés de la Vie Catholique… Les plébiscites ne sont jamais bon signe. Comme on ne peut pas reprocher aux organisateurs de ces votes d'avoir triché et que l'on imagine mal que Perdriel et les représentants de Prisa et de France Telecom aient été exceptionnellement mauvais (ce que ne suggère aucun article), d'autres facteurs ont du jouer. On pense à l'effet Sarkozy. Convoquer le directeur du Monde pour lui dire qu'il ne voulait pas de l'association BNP à la tête du journal était la meilleure manière de convaincre journalistes et lecteurs de la choisir au nom de l'indépendance éditoriale, mais ont-ils bien fait?

Demander à des assemblées de choisir dans l'urgence un repreneur parmi des candidats qui n'ont pas eu le temps (tout le monde le dit) de travailler leur projet était une erreur. Y ajouter la crainte d'une main mise du pouvoir (main mise qu'il convient de relativiser, le service public ne fait pas aujourd'hui particulièrement de cadeaux au pouvoir en place comme on peut le voir en regardant la manière dont les journaux télévisés traitent l'affaire Woerth) était masquer un peu plus les enjeux.

A l'inverse de ce que pensent, semble-t-il, la plupart des journalistes et lecteurs du Monde, l'indépendance éditoriale n'est plus aujourd'hui la question centrale. Pour une raison toute simple : il ne peut y avoir d'indépendance éditoriale s'il n'y a d'indépendance économique. Ce sont les comptes qui font la différence. Un journal qui gagne de l'argent n'a pas, dans nos sociétés ouvertes, besoin d'obéir aux pouvoirs en place, que ceux-ci soient politiques ou économiques! Or, rien de ce que l'on devine des projets n'explique comment le Monde dans de nouvelles mains gagnera de l'argent.

Il est vrai que le choix n'était pas facile avec d'un coté, une offre de deux professionnels de la presse qui ont fait leurs preuves, ce qui aurait du être un atout, mais dont le leader, Perdriel, n'est plus de toute première jeunesse et, de l'autre, des financiers dont l'expérience dans le domaine de la presse est à peu près inexistante (malgré les quelques aventures dans le domaine de Pigasse que ceux qui l'ont pratiqué présentent volontiers comme un redoutable tueur).

Dans chaque offre, il y avait un spécialiste des nouvelles technologies, France Télécom, d'un coté, Free, de l'autre. Deux sociétés très différentes tant par leur histoire que par leur culture mais qui ont un point commun : elles n'ont, ni l'une ni l'autre, aucune expérience de la gestion des contenus, or c'est ce que produisent les journaux : des contenus.

L'alliance tuyaux-contenus peut paraître séduisante de prime abord, mais l'est-elle vraiment? Faut-il rappeler qu'elle n'a jamais marché, que tous ceux qui l'ont tentée d'AOL à Yahoo se sont plantés, tout simplement parce qu'elles sont contradictoires : le fournisseur de tuyaux doit, s'il veut attirer des clients, refuser toute discrimination entre contenus.

On aurait aimé savoir comment les uns et les autres envisageaient de générer du chiffre d'affaires, ce qui veut dire comment financer une activité, la production d'informations, qui coûte trop cher à produire pour être vendue à son prix réel et qui doit être, d'une manière ou d'une autre, subventionnée : par la publicité (qui représente à peu près la moitié des revenus de beaucoup de titres), par des fondations, par l'Etat… Nous n'avons eu là-dessus malheureusement aucune information alors même que les nouvelles technologies, internet, réduisent considérablement les coûts de diffusion et rendent d'autant plus difficile la vente à son coût réel des informations. Et je ne suis pas sûr que la réflexion de l'équipe BNP soit sur ces sujets beaucoup plus avancée que celle de l'offre concurrente. Je crains même qu'elle soit, sur ce sujet, le seul qui compte vraiment, très en retard.

En fait, le seul élément favorable en faveur de la solution BNP me parait être la position très particulière de Pierre Bergé : il a 80 ans (il est né en 1930), n'a semble-t-il pas d'héritiers naturels et pourrait très bien être tenté de confier sa fortune à une fondation, ce qui serait une bonne manière de faire évoluer la structure capitalistique du journal et de lui donner cette assise financière qui lui fait défaut.

samedi, juin 26, 2010

L'amérique, les Frac et la France profonde

Le 5 mars dernier Le Monde publiait un papier d'Emmanuelle Lequeux au titre délicieusement provocant : L'amérique en pince pour les FRAC à l'occasion d'une exposition itinérante de quelques pièces tirées des collections de ces Fonds régionaux d'art contemporain qui couvrent la France et donnent la possibilité de voir de l'art contemporain un peu partout. Les spécialistes qui connaissent bien le marché n'ont pas manqué d'ironiser : l'Amérique redécouvre les vertus des subventions publiques lorsque les marchés s'effondrent et que les institutions comme les Frac restent les dernières à acheter des oeuvres à ses artistes.

Cette ironie est de bonne guerre et probablement justifiée. Reste qu'il est agréable pour qui se promène en France de découvrir, dans les endroits les plus insolites ces lieux où l'on expose ce qui se fait de plus nouveau. Les bâtiments sont en général de grande qualité, les collections toujours intéressantes (même si, effet inattendu de cet art de conservateur, on ne connaît pasla plupart des artistes qui y sont présentés) et l'environnement agréable. Il n'y a que les textes qui qui accompagnent les oeuvres et tentent de les expliquer qui laissent rêveurs. Mais peut-être faut-il les prendre pour ce qu'ils sont : un exercice poétique un peu maladroit.

Il y a les Frac, bien sûr, mais pas seulement. Me promenant il y a quelques jours en Creuse, le département le plus dépeuplé, le plus vide de France, j'ai découvert sur une île, dans le lac de Vassivière, à des kilomètres de la moindre ville de quelque importance, un Centre international d'art et du paysage qui présentait, à coté d'oeuvres d'une artiste italienne qui joue avec des projecteurs de cinéma, Rosa Barba (quel nom charmant pour une artiste dont l'oeuvre pourrait à la longue nous barber), une belle collection de land art dispersée tout autour de l'île. Il n'y avait pas quatre visiteurs, mais cela ajoutait au plaisir de la découverte (et qu'on ne me dise pas qu'en ces temps de disette budgétaire, il faut couper dans ces dépenses, elles ne nous coûtent guère plus cher que les déplacements privés de certains de nos ministres et sont ouvertes à tous).

J'ai pris quelques (mauvaises) photos de ce joli lieu. J'aimerais qu'elles donnent envie à quelques lecteurs de ce blog de faire un détour par ce Centre.




vendredi, juin 25, 2010

Santé : des alternatives inquiétantes

Je participais ce matin à une émission de radio sur la santé. J'y étais convié pour avoir écrit, il y a quelques années, un livre sur le cancer aujourd'hui épuisé mais que l'on peut trouver sur internet (Dernière Conversation) aux coté de Martine Laval, auteur d'un livre sur le management qui traite longuement des professions médicales (N'écoutez pas trop votre cerveau).

Conversation intéressante mais qui m'a laissé un sentiment de malaise. Mon interlocutrice est proche de David Servan-Schreiber, elle cite abondamment le professeur Cayatte, célèbre patron du service oncologie de la Pitié Salpétrière qui insiste, lui aussi, sur les vertus d'une bonne alimentation pour lutter contre le cancer, et insiste sur les effets délétères des chimiothérapies. Discours que l'on entend de plus en plus souvent qui associe critique des médecins, de la technologie, des laboratoires pharmaceutiques et éloge de médecines plus "naturelles" et de la prévention. Discours qui recueille un soutien fort dans l'opinion comme en témoignent le succés de librairie de tous ceux qui traitent de ces sujets, de Servan-Schreiber et Cayatte, bien sûr, mais aussi dans un registre un peu différent (plus écologiste, moins bobo consumériste) de Barbier et Farrachi.

Je sais bien les méfaits des chimiothérapies, combien elles épuisent et je suis aussi convaincu que quiconque que les méthodes des médecins sont perfectibles. Mais à entendre mon interlocutrice de ce matin, je ne pouvais m'empêcher de me demander si ces discours qui expliquent que mieux vaudrait, dans certains cas, ne pas soigner plutôt que de de faire souffrir, n'apportent pas de l'eau au moulin de tous ceux qui aimeraient bien contingenter les dépenses de santé. Après tout, le meilleur moyen de lutter contre les méfaits des chimiothérapies et les stratégies des laboratoires, ce serait de ne plus se soigner. Ou, plutôt, de ne réserver ces soins, qui coûtent forcément cher, à une minorité (ceux qui ont une chance de s'en sortir, ceux qui ont les moyens, les plus jeunes…).  

On peut reprocher beaucoup de choses aux médecins, mais leur mission reste tout de même de nous soigner sans discrimination de sexe, de race, de revenus ou d'âge.

jeudi, juin 24, 2010

Le goût des traitres

Les remous à France inter, la bronca anti Hess et Val  invitent une nouvelle fois à jeter un regard sur l'étrange gestion des ressources humaines que pratique Nicolas Sarkozy puisque c'est, une nouvelle fois de lui qu'il s'agit (il a nommé les dirigeants de la radio publique).

Cette gestion me parait marquée de deux traits contradictoires et insolites :

- une certaine faiblesse à l'égard de ses collaborateurs et notamment de ses ministres qu'il conserve même lorsqu'ils dérapent ou prennent des positions qui vont à l'encontre de la sienne. Le cas de Rama Yade est dans tous les esprits, mais on pense aussi bien à Rachida Dati qu'il a conservée à son poste bien au delà du raisonnable et à quelques autres dont Hortefeux : conserver un ministre de l'intérieur condamné pour racisme n'est-ce pas se mettre dans le cas de voir un policier raciste tirer argument des propos de son ministre pour se justifier? Tout se passe comme s'il avait du mal à licencier, à rompre (une faiblesse que l'on retrouve chez nombre de chefs d'entreprise), et lorsqu'il s'y résigne enfin, il fait tout pour que ses victimes ne lui en veuillent pas trop (les cas tout récents de Boutin et Darcos sont, de ce point de vue, exemplaire).

- un goût particulier pour les traitres, les renégats (ou, si l'on préfère un vocabulaire moins brutal, ceux qui tournent leur veste) de Besson à Val (qui a dirigé un journal satirique plus proche de l'extrême-gauche de l'UMP) en passant par Kouchner auxquels on peut confier les tâches les plus difficiles sachant qu'ils ne peuvent refuser et qu'ils mèneront leur mission avec d'autant plus d'énergie qu'ils ont brûlé tous leurs vaisseaux et n'ont à attendre aucune complaisance de personne, ni de leurs anciens amis ni de leurs nouveaux collègues qui les méprisent et leur reprochent d'occuper des places qu'ils auraient aimé garder.

Tout cela fait un étrange mélange de sentimentalisme et d'habileté tactique que l'on ne trouvait pas chez ses prédécesseurs qui avaient d'autres défauts : Mitterrand s'entourait d'intellectuels à la Debray qui n'hésitaient pas, une fois quittés les palais de la République, à le démolir, Chirac  faisait peut-être un peu trop confiance à ses amis de trente ans…

mardi, juin 22, 2010

La presse et l'Equipe

Il y avait hier, dans le Monde, un étrange article des deux correspondants du journal en Afrique du Sud qui, sous couvert d'analyser la catastrophe médiatique de ces derniers jours, critiquait à mi-mot le journal L'Equipe et ses journalistes."Les critères habituels d'une bonne information – fiable, donc recoupée, sourcée – ne sont pas forcément retenus par des reporters très jeunes, à qui l'on demande un labeur proche de l'abattage." écrivent en conclusion Gérard Davet et Bruno Lesprit qui s'en prennent également aux divers consultants que les chaines de télévision emploient pour couvrir cette coupe du monde.

Ces remarques sont assez en phase avec ce que pensent beaucoup de journalistes "sérieux" qui n'ont guère apprécié les derniers titres de L'Equipe. Ils reprochent au quotidien sportif de prendre modèle sur la presse britannique dans ce qu'elle a de moins reluisant au risque de dégrader un peu plus l'atmosphère au sein d'une équipe qui allait mal depuis longtemps. Sans doute ont-ils raison, mais leur analyse aurait gagné à tenir compte de ce que la presse sportive vit des événements sportifs et des succès des équipes nationales. Les résultats catastrophiques de l'équipe de France annonçaient un véritable manque à gagner pour ce quotidien et son éditeur (qui est certainement intervenu dans le choix du titre) a pu trouver dans la publication des propos orduriers de Nicolas Anelka, propos qui seraient en d'autres circonstances restés confidentiels, une manière de relancer les ventes. Les journalistes ont trop tendance à l'oublier : faire un journal, c'est aussi vendre du papier. Et on peut penser que cette "mascarade" lui en a fait vendre beaucoup.

Je n'irai pas jusqu'à dire que les journalistes de L'Equipe ont choisi de mettre les insultes d'Anelka en titre pour vendre plus de papier, c'est la préoccupation de leur éditeur. Ils ont recherché, trouvé, mis en valeur et donné un sens à ce qui aurait pu n'être qu'une altercation de fin de march, comme il en existe sans doute, mille autres, que parce que les joueurs, l'entraîneur les traitent depuis des années de manière indigne. Ils se sont vengés des mauvaises manières de Domenech à leur égard. Ni plus ni moins.

samedi, juin 12, 2010

Le départ de 200 réformateurs, Eluard…

Le départ des 200 communistes "réformateurs" me fait penser à cette remarque de José Corti sur Paul Eluard dans ses Souvenirs désordonnés : "Après la Libération, il ne demeurait plus attaché à ses camarades que parce que, s'il avait perdu la foi (Parti, mon Parti), il ne se reconnaissait pas le droit d'ébranler la leur, leur seul soutien." Cette amitié profonde, ce respect des militants qui continuaient de croire et de se battre malgré tout fut sans doute un des ciments de ce Parti qui n'en finit pas de mourir, dont les derniers lambeaux s'abandonnent à un populiste, ex-trotskyste (Mélenchon) pour on ne sait quelle aventure qui ne les mènera sans doute pas très loin.

lundi, juin 07, 2010

La réforme des retraites sera-t-elle le tombeau de Sarkozy?

A lire les commentaires de Libération sur le dernier sondage Viavoice pour ce journal qui montre une nouvelle chute de popularité du chef de l'Etat (64% d'opinions négatives), on peut se demander si cette réforme tant voulue ne sera pas fatale au chef de l'Etat. Il est vrai qu'elle est terriblement mal partie.

Balladur et Fillon avaient su nous convaincre, lors des précédentes réformes, qu'il était juste de modifier le système des retraites tant nous risquions de faire du tort aux générations futures. Argument typiquement utilitariste (si on fait la somme des peines et plaisirs des générations successives…) que l'on n'entend plus beaucoup aujourd'hui.

Le débat s'est porté sur la justice au sein des générations actuelles, entre ceux qui ne souffriront pas de ces réformes (parce qu'ils ont un capital, la possibilité de travailler plus longtemps…) et ceux, beaucoup plus nombreux, qui en souffriront. Et sur ce champ de la justice, la position gouvernementale est beaucoup plus difficile à tenir. Ne serait-ce que parce qu'il suffit de se reporter à son vécu pour voir que cette réforme ne peut que dégrader les conditions de la majorité des retraités. Il n'est pas besoin d'aller chercher très loin. Nous savons tous d'expérience :
- que l'age d'entrée dans le monde du travail est en permanence retardé (allongement des études, difficulté de trouver un premier emploi) alors même que l'âge de départ de la vie active reste désespérément bas : les entreprises ne recrutent pas de seniors et chacun devine que c'est pour de "bonnes raisons" (dans un monde de renouvellement rapide des technologies, il est difficile d'échapper au turn-over des compétences) : il sera donc de plus en plus difficile de cotiser assez longtemps pour toucher une pension pleine,
- que le travail fatigue et use : si les salariés sont si heureux de partir tôt à la retraite, ce n'est pas qu'ils sont paresseux mais qu'ils n'en peuvent plus, physiquement, mais aussi mentalement : la structure hiérarchique de nos organisations use! Retarder l'âge légal du départ en retraite ne peut que pénaliser ceux qui auront eu la chance de commencer de cotiser suffisamment (c'est-à-dire, pour l'essentiel, ceux qui ont commencé de travailler tôt).

L'un des résultats les plus significatifs de ce sondage est le comportement des plus jeunes : 67% des 18-24 ans sont hostiles au report de l'âge légal. Résultat surprenant si l'on songe qu'ils en sont très loin, mais que l'on comprend mieux si l'on tient compte de leur double inquiétude :
- des salariés qui restent plus longtemps au travail risquent de rendre plus difficile une entrée déjà très difficile sur le marché du travail,
- la multiplication des retraites incomplètes de leurs parents devrait les forcer à aider ceux dont les revenus seront insuffisants.

Si cette réforme donne tant le sentiment d'injustice, c'est que chacun que devine que c'est l'équilibre entre générations qu'elle risque de profondément modifier. Sous couvert de régler un problème comptable, c'est la conception du dernier âge de la vie qui est en passe de profondément changer. On associait hier facilement la retraite à un certain confort de vie, on pourrait très bien l'associer demain à la pauvreté. On voit, d'ailleurs, se mettre en place toute une série de mécanismes conçus pour permettre aux plus âgés de compenser des retraites trop faibles :
- possibilité donnée aux retraités de poursuivre une activité professionnelle tout en touchant leur retraite,
- création du statut d'auto-entrepreneur qui permet de travailler sans facturer la TVA (ce qui en gros veut dire sans faire de comptabilité) jusqu'à 30 000€ de chiffre d'affaires annuel, de quoi arrondir des pensions trop faibles chez les plus jeunes retraités,
- développement des offres de viager hypothécaire qui permettent de recevoir un capital ou une rente en hypothéquant un bien immobilier.

C'est un modèle qu'on trouve ailleurs dans le monde. Il n'est pas sûr que l'importer chez nous soit la meilleure idée.

PS J'en profite pour signaler la sortie, aux éditions Connaissances et Savoirs, d'un livre collectif dirigé par Dan Sylvain et Joerg Tremmel : Générations équitables, auquel j'ai donné une contribution sur ce sujet : Réforme des retraites : entre justice inter et intragénérationnelle.

jeudi, juin 03, 2010

Le corps de Sakozy

Je voyais hier, sur Canal +, un journaliste expliquer qu'il faudrait augmenter les impôts (ce que tout le monde nous dit aujourd'hui) suivi d'une rediffusion d'une séquence où Nicolas Sarkozy expliquait que, justement, il n'en était pas question, qu'il n'avait pas été élu pour cela. Ce qui m'a frappé, ce n'est pas que Nicolas Sarkozy doive se résoudre à ce qu'il jugeait hier impossible : après tout, la situation a changé, mais que son corps, la manière dont il affirmait que jamais il ne le ferait en se mettant tout entier en avant pour mieux nous convaincre (vieux truc de rhétorique) se révèle aujourd'hui si contre-productif. Alors que l'on pourrait comprendre que la situation l'ait fait changer d'avis, le fait qu'il ait exprimé son refus en y mettant tout son corps, rend son reniement d'autant plus brutal et insupportable. Cet homme sera sanctionné, puni par ce qui fut sa première qualité : sa capacité à incarner physiquement son engagement.

samedi, mai 29, 2010

Quand les personnages se vengent de leur auteur

Ecrire une biographie n'est pas de tout repos. Il arrive que les personnages se rebiffent et font tout le contraire de ce que l'auteur aimerait. C'est la mésaventure qui vient d'arriver à Raphaëlle Bacqué. Cette journaliste du Monde vient de publier un petit livre (de lecture agréable, plutôt recommandable si vous avez  un voyage en train) sur François de Grossouvre, cet ami et conseiller de François Mitterrand qui s'est suicidé à l'Elysée : Le dernier mort de Mitterrand.

Tout le projet, avoué, de Raphaëlle Bacqué, est de montrer que ce malheureux Grossouvre, qu'elle a rencontré alors qu'elle débutait, a été une victime de Mitterrand, non que celui-ci ou l'un quelconque de ses collaborateurs ait commandité son assassinat, mais l'ancien Président serait, au moins indirectement, par son attitude, sa dureté, sa lâcheté, dit Bacqué à plusieurs reprises, responsable de sa mort. Mitterrand aurait attendu que Grossouvre  quitte de lui-même l'Elysée, alors qu'il aurait du selon Bacqué, refuser d'entretenir l'ambiguïté sur la nature de ses relations avec celui qui n'était plus à la fin qu'un ancien ami pour lequel il éprouvait un peu de pitié.

Or, ce qui ressort de la lecture de ce livre est que Grossouvre a très vite dérapé, nourrissant la presse de ragots contre Mitterrand sans que celui-ci ne fît rien pour sanctionner un vieil ami. Ce livre a été manifestement très documenté. Ce qui le rend, toutes choses égales par ailleurs, intéressant. On y apprend, incidemment, que Grossouvre a organisé au début du premier septennat de faux attentats contre Mitterrand pour le convaincre de revoir sa sécurité. On y apprend également que le livre interdit de Jean-Edern Hallier a surtout été jugé impubliable par tout ce que Paris comptait alors d'éditeurs anti-mitterrandistes. Ils craignaient moins la censure que le ridicule d'avoir publié un livre dans lequel on trouvait, à coté de la révélation de l'existence de Mazarine, des scènes dans lesquelles François Mitterrand se faisait sodomiser sur la plage d'Hossegor.

Bacqué a une thèse : il y a eu un coup de foudre entre les deux hommes, comme cela arrive souvent dans les cercles du pouvoir, Grossouvre est tombé amoureux de Mitterrand et n'a pas supporté d'être négligé lorsque celui-ci, arrivé à la Présidence, l'a abandonné au profit d'autres. Mitterrand aurait alors fait preuve de cruauté mentale. Il devrait donc sortir de ce livre sali. Or, ce n'est pas le cas. Bien au contraire, ce livre contribue à le réhabiliter un peu plus. La seule chose qu'on puisse, à sa lecture, reprocher à notre ancien Président est d'avoir conservé de la tendresse pour de vieux amis. Qui peut voir là un crime?

Ces villes qui affolent les architectes

S'il est des villes qui, telle Paris, assagissent les architectes, d'autres les affolent au contraire, les amènent à multiplier les extravagances au risque de commettre quelques belles erreurs. New-York, Barcelone, Vienne sont de celles-ci, mais aussi Budapest où je suis depuis trois jours à l'occasion de la sortie en hongrois, chez Typotex, une maison spécialisée dans les publications scientifique (son nom vient, d'ailleurs, de TeX, un langage informatique inventé dans les années 70 pour typographier des formules mathématiques) de mon livre sur Google. Entre conférences, interviews et autres tables-rondes, j'ai eu le temps de faire quelques promenades dans une ville qui n'a pas tant changé que cela ces trente dernières années (ce n'est pas ce que disent les habitants de Budapest, mais la ville que je vois aujourd'hui ressemble somme toute assez à celle que j'avais découverte dans les années 80).

Ce qui frappe, c'est l'audace des architectes, leur capacité à laisser libre cours à leur imagination. Ce n'est pas nouveau. C'est vrai de bâtiments relativement anciens, construits au 19ème ou au début du 20ème siècle, comme cet immeuble :



Ce l'est moins (ce ne l'est même pas du tout) des parties de la ville construites au 18ème siècle qui ont quelque chose de militaire, d'assez classique.


C'est, semble-t-il, une affaire du 19ème siècle qui s'est perpétuée comme on peut le voir avec cette image d'un bâtiment de construction manifestement récente qui tente de réinventer un chateau médiéval avec des matériaux modernes.


Des sociologues sauraient sans doute nous expliquer pourquoi (j'imagine qu'ils associeraient dans leur explication un peu de mégalomanie des promoteurs, de laxisme réglementaire, de mimétisme et une pincée de paprika), mais peu importe, cela rend la promenade dans ces villes toujours agréable : à chaque coin, on peut être surpris. On l'est aussi à Paris, bien sûr, mais cette surprise est, non pas plus rare, mais plus subtile, il faut mieux connaître l'histoire pour voir que tel pan de mur, tel balcon est surprenant.

Cette imagination trouve son inspiration un peu partout, y compris dans l'antiquité la plus lointaine comme avec ce zigurat installé à proximité d'un immense centre culturel un peu à l'extérieur qui associe (très belle) salle de concert et musée :



Zikurat aux pieds duquel on trouve naturellement un labyrinthe, malheureusement un peu fatigué :


Cela ne donne pas toujours de bons résultats, mais c'est parfois très réussi, comme ce bâtiment très moderne sur une des places les plus fréquentées de la ville :

dimanche, mai 09, 2010

Papandréou, Sarkozy et Cohn-Bendit

La presse en à peine parlé, mais Daniel Cohn-Bendit a accusé Nicolas Sarkozy d'avoir exercé des pressions sur le premier ministre grec, Georges Papandréou, pour qu'il respecte les contrats d'armement souscrits avec la France en échange de l'aide française à la grecque. L'Elysée et Matignon ont depuis vivement démenti. Mais s'il est vrai que des pressions de ce type ont été exercées (et on a tendance à croire Cohn-Bendit qui raconte rarement des bobards), c'est gravissime : la Grèce a, aujourd'hui, deux problèmes majeurs :
- une administration, notamment fiscale, très corrompue incapable de lever des impôts nécessaires pour rembourser ses dettes (voir là-dessus, l'excellent papier de Jean Quatremer dans Libération),
- un budget militaire énorme (près de 5% du PIB), le plus gros d'Europe.

Comme elle n'exporte à peu près rien (70% de son PIB est dans les services), elle ne peut s'en sortir qu'en moralisant sa fonction publique (en bref : en faisant payer des impôts à ceux qui gagnent de l'argent) et en coupant massivement dans ses dépenses militaires. En fait, les marchés ne croiront les Grecs que lorsqu'ils diront : nous faisons payer des impôts aux Grecs et nous abandonnons notre imbécile conflit avec les Turcs. Si Nicolas Sarkozy a effectivement exercé des pressions sur Papandréou, il n'a certainement pas aidé la Grèce à sortir du bourbier, il l'a plutôt enfoncée.

vendredi, mai 07, 2010

Tocqueville, Goldhammer au Collège

Les Américains ont de la chance : ils ont Arthur Goldhammer pour leur faire découvrir Tocqueville dans des traductions que je devine impeccables tant il en parle avec élégance, intelligence et subtilité comme ce matin au Collège de France où Jon Elster et Pierre Rosanvallon s'étaient unis pour l'accueillir, ce qui dit l'estime qui l'entoure.

Pour qui en aurait douté, il suffisait de jeter un coup d'oeil sur la salle pleine de tout ce que Paris compte de spécialistes de Tocqueville, admirable auteur, analyste impitoyable dont la pensée et les réflexions ne quittent plus ceux qui l'ont lu. Pour ne citer que cet exemple, je me souviens de ce passage, quelques lignes qu'a soulignées je crois Jon Elster dans un de ses livres, dans lesquelles il explique que ce sont les gens qui se marient par amour qui divorcent le plus souvent. S'ils se sont mariés par amour c'est, nous dit-il, qu'ils ont beaucoup de caractère (tout cela se passe au 19ème siècle, naturellement). Mais les gens qui ont beaucoup de caractère ne savent pas faire de compromis. Or, comment vivre ensemble longtemps sans faire de compromis?

Arthur Goldhammer, qui tient un excellent blog sur la vie politique française, était si entouré ce matin de femmes savantes et de messieurs importants, que je n'ai pas voulu le déranger. Mais à écouter ces analyses sur l'égalité des conditions (dont Pierre Rosanvallon nous a dit que le concept en était emprunté à un juriste du début du 19ème siècle, Jean-Simon Loiseau, qui traite dans ses commentaires de la jurisprudence de l'inégalité des conditions, ce dont les quelques références que j'ai trouvées sur Google Books me font un peu douter), à écouter ses commentaires, donc, j'ai mieux compris la finesse de ses analyses de notre société. Il sait le role que le rang continue de jouer chez nous et combien Nicolas Sarkozy (puisqu'il nous faut toujours revenir à lui) souffre de ne pas tenir le sien autant qu'il devrait.

jeudi, mai 06, 2010

Barricades mystérieuses, bis

Il y a quelques mois, j'ai publié un petit papier sur ce blog sur les "barricades mystérieuses", titre saisissant qu'ont utilisé Couperin et bien d'autres depuis. Me promenant hier à Montréal je suis tombé en arrêt devant un magasin d'antiquités qui porte le même nom. J'en ai pris deux mauvaises photos :




Je suis entré dans cette boutique qui vend des coucous fabriqués en Forêt noire et arrivés on ne sait comment au Québec. Mais on pardonne à son propriétaire : il connait François Couperin et Olivier Larronde, ce qui n'est pas si fréquent.

mercredi, mai 05, 2010

Sous-marins pakistanais et la presse

Thierry Desjardins qui connaît bien son monde voit derrière l'affaire des sous-marins pakistanais un nouvel épisode de la guerre Sarkozy-Villepin : Villepin, écrit-il, était directeur de cabinet du ministre des Affaires étrangères (Juppé) en 1994 au moment de la signature du contrat et le Quai d’Orsay doit toujours donner son autorisation pour toute vente d’armes à une puissance étrangère. Villepin, spécialiste des questions du sous-continent indien et donc du Pakistan, connaissait forcément, dans les détails, le contrat et ses clauses secrètes. Deux ans plus tard, quand Chirac décida d’annuler les clauses sur les commissions de ce fameux contrat (en fait pour interrompre les rétrocommissions et couper les vivres des Balladuriens) Villepin était secrétaire général de l’Elysée…" S'attaquer ainsi à un adversaire ressemble assez celui que l'on présentait il n'y a pas si longtemps comme le patron d'un cabinet noir à l'Elysée. Mais quel peut être l'impact sur l'opinion?

Desjardins compare avec d'autres affaires (rumeurs sur le couple Pompidou, diamants de Giscard, affaires Boulin et Bérégovoy, Observatoire et francisque de Mitterrand, valises de billet de Chirac).  Comparaison ne vaut pas raison (si la mort des employés de la DCN est liée au non-paiement des commissions aux Pakistanais, c'est bien plus grave que tout le reste mais ceux qui ont interdit le versement des commissions sont tout aussi coupables que ceux qui ont signé le contrat), mais l'histoire montre que les plus solides réussissent à passer au travers des gouttes.

Ce qui dans l'état actuel des choses me surprend le plus est le rôle de l'Express dont le patron est très proche de l'Elysée, ne s'en cache pas, le suggère régulièrement sur nos antennes et qui, pourtant, titre sur "l'affaire qui fait peur à Sarkozy". Nous avions l'habitude de voir les journaux amis éviter les sujets compromettants. En voici un qui aurait plutôt tendance à jeter de l'huile sur les braises. Faut-il en conclure que Christophe Barbier est plus l'homme sandwich du journal que le directeur de sa direction, comme on aime à le présenter? Il est vrai que l'homme sait jouer de l'ambiguïté. Je le pensais normalien, comme sans doute beaucoup d'autres, or sa fiche Wikipedia nous dit  que "sans avoir le statut de normalien, il est diplômé d'une maîtrise d'histoire de l'Ecole normale supérieure en 1991  après y avoir été promu sur dossier en 1987 , il est également diplômé du MS Média de ESCP Europe." C'est tout à fait honorable, mais ce n'est certainement pas la même chose.

mardi, mai 04, 2010

La police, l'omerta et les bavures

Le Nouvel Observateur fait état d'une nouvelle bavure policière : des jeunes se battent pour une affaire de cigarettes. L'un de ceux-ci est ivre. La police intervient frappe une première fois le jeune homme d'un coup de matraque, il s'enfuit, un policier le frappe une seconde fois, il tombe et tombe dans le coma. La scène a été filmée par des caméras de surveillance, ce qui évitera sans doute les mensonges des policiers, de celui qui a frappé et de ses collègues.

Affaire banale dont je ne parle que parce que je viens de lire un article de deux responsables de la police de Lausanne sur ces questions : Pierre Alain Raemy et Stéphanie Meylan (Changement culturel et organisationnel par le biais d'une approche éthique : l'exemple de la police municipale de Lausanne in Ethique publique, automne 2009). Article qui raconte les efforts de la police de Lausanne pour introduire un peu d'éthique dans les pratiques de ses membres et qui souligne une difficulté particulière à ces services :  comme tout service, la police est amenée à commettre des erreurs et des fautes qu'il faut corriger et sanctionner. Mais l'omerta est particulièrement puissante dans ce milieu : les policiers se protègent mutuellement, ils se protègent d'autant plus qu'ils exercent un métier où les erreurs et fautes ont des conséquences lourdes et graves (un coup de matraque en trop peut mettre comme dans le cas cité par le Nouvel Observateur dans le coma). Plus les sanctions des erreurs et fautes sont sévères, plus l'omerta est puissante. Faut-il alléger les sanctions en cas d'erreur ou de faute? ce serait sans doute la meilleure manière de faciliter les témoignages et de lutter contre l'omerta, comme le suggère Jean-François Malherbe, professeur d'éthique à l'université de Sherbrooke, auteur d'un livre sur l'éthique dans la police.

Mais renoncer autant que faire se peut aux sanctions ne va pas de soi pour deux motifs :
- cela amène d'abord à multiplier les signalements d'erreurs et de fautes qui dégradent l'image de services qui ont besoin pour fonctionner de manière satisfaisante et efficace de la confiance de la population. Qui ira dénoncer un crime ou témoigner à un service dont on lit chaque jour dans la presse qu'il travaille mal?
- cela conduit ensuite à une étrange conception de la justice où ceux qui sont chargés de faire respecter l'ordre seraient moins sanctionnés que le reste de la population.

Voilà un sujet de réflexion pour un prochain ministre de l'intérieur.

vendredi, avril 30, 2010

Soirée lettriste à Montréal

A l'occasion de la prochaine sortie d'un livre que je viens d'écrire sur le lettrisme, Lettrisme, l'ultime avant-garde, j'ai donné il y a deux jours une conférence à la librairie Olivieri de Montréal. Une cinquantaine de personnes étaient présentes, pour assister à cette manifestation animée par Michel Pierssens, un spécialiste de littérature qui enseigne à l'Université de Montréal, qui avait eu la bonne idée de demander à deux de ses collègues, Gilles Dupuis et Karim Larose, de l'accompagner.



L'annonce de la manifestation dans Le Devoir

Pour qui a assisté à des manifestations lettristes à Paris dans les années 60, l'atmosphère était étrangement studieuse et calme : pas de cris, pas de chahut, pas de protestations, juste quelques sourires et des carnets de notes qui se remplissaient.

Cette manifestation m'a permis de faire découvrir des poèmes phonétiques d'Isou, Spacagna et Dufrêne, un poème ciselant de Lemaître lu par l'excellente et très talentueuse Marie-Thérèse Richol, des poèmes ultra-lettristes de Wolman et Dufrêne, de montrer des peintures d'Isou, Lemaitre, Altmann, Wolman, Sabatier, Spacagna, de présenter les deux grands romans métagraphiques d'Isou et Pomerand, de dire un mot des idées politiques d'Isou et de présenter son Traité de bave et d'éternité et les Hurlement en faveur de Sade de Debord.

La présence de spécialistes québécois a également permis de découvrir les liens que j'ignorais entre les lettristes parisiens, un écrivain d'avant-garde québécois qui a lui aussi pratiqué des langues imaginaires, Claude Gauvreau, et un situationniste québécois, Patrick Straram.

La librairie avait fait très bien les choses, avec une vitrine pleine d'ouvrages lettristes prétés par Monique Pourtalés, une artiste installée à Qébec qui a bien connu Isou dans les années 70.

Le public dans la librairie



Bernard Girard, Michel Pierssens et Gilles Dupuis


Karim Larose lisant un texte de Claude Gauvreau

J'avais envie d'ajouter que nous avons terminé la soirée en dînant dans le bistrot de la librairie, mais cela aurait vraiment trop fait article de complaisance dans un journal de province…

samedi, avril 24, 2010

Sarkozy n'est pas condamné


Nicolas Sarkozy est si bas dans les sondages, si attaqué de toutes parts, il lui reste si peu d'amis, qu'il est intéressant de s'interroger sur ce qu'il a accompli, ce qui restera de ce quinquennat s'il ne se  représente pas. On a envie de dire peu de choses, mais l'exemple de Giscard invite à la prudence. Lui aussi est parti détesté et, pourtant,  qui peut dire qu'il n'a pas contribué à sa manière à la modernisation de la France, qu'il a pris acte de 1968, ce que n'avait pas fait son prédécesseur. 

Au delà des réformes ratées, à une ou deux exceptions près ( dont celle de l'université), Nicolas Sarkozy aura à sa manière, paradoxale, contribué à la modernisation de la France : il a pris acte de ce que nous étions une société diverse, complexe, il a donné sa chance à des enfants de l'immigration, il les a mis sur le podium. On peut critiquer les choix des personnes, juger que Rachida Dati n'avait ni l'expérience nécessaire ni un poids politique suffisant pour devenir garde des sceaux, reste que sa présence a témoigné, mieux que bien des discours, de la place prise dans notre société par les enfants de l'immigration. Même chose pour les missions confiées à Rama Yade et Fadela Amara. Il aura, de la même manière, contribué à dédramatiser notre vie politique. On peut, à juste titre, lui reprocher sa pratique du pouvoir, reste que l'ouverture si critiquée et si criticable quand elle l'a conduit à nommer des ministres de gauche, issus de la gauche la plus détestée à droite, la "gauche caviar", a été positive quand elle l'a amené à nommer Didier Migaud à la Cour des Compte. Il est sain dans une démocratie apaisée que des gens venus de l'opposition occupent des positions importantes dans l'appareil d'Etat. 

Autre point positif, son activisme a donné un peu de sang frais à une Europe assoupie et inexistante au plein coeur de la crise et montré que lorsqu'elle avait à sa tête un dirigeant déterminé elle pouvait sortir de l'ornière.

Ces quelques rares réussites peuvent-elles lui permettre de rebondir? Plus personne n'y croit vraiment, ni à droite, dans son électorat, ni dans les médias. On aurait, cependant, tort de le condamner définitivement. Il lui reste de nombreuses ressources. 

La première est, sans doute, l'absence de concurrent solide à droite. Villepin dont on parle tant surfe sur la vague de l'anti-sarkozysme, mais il traîne derrière lui tant de casseroles (de la dissolution ratée à l'affaire Clearstream en passant par ce cabinet noir qu'il dirigeait quand il était à l'Elysée) qu'il aura bien du mal à s'imposer dans une compétition difficile. Juppé est trop timoré pour se lancer dans l'aventure à temps, Morin trop insignifiant, Borloo trop farfelu, Coppé trop vert. On les imagine mieux, les uns et les autres, s'engageant derrière le Président sortant dans l'espoir de devenir son premier ministre. Ils se battront entre eux, mais pour lui.

Il lui reste, par ailleurs, assez de temps pour se réinventer et trouver un langage, des thèmes qui lui permettent de se ressaisir. Ses envolées sur la sécurité sont probablement à coté de la plaque, mais une analyse plus fine du vote populaire en faveur du Front National pourrait l'amener à développer une thématique protectionniste qui lui rallierait cet électorat qui se soucie plus de l'emploi que de la sécurité ou de l'immigration. Cette thématique est difficile à manier, elle le mettrait en porte-à-faux vis-à-vis de ses amis du CAC40, de l'Europe et de tout ce qui est moderne et ouvert au monde en France, mais elle lui permettrait de rallier cet électorat volatile et les retraités, seniors, artisans et professions libérales qui l'ont élu. 

La présidence du G20 en 2011 pourrait lui donner l'occasion de traiter de ces questions avec un peu de hauteur au meilleur moment. Henri Guaino devrait savoir lui trousser quelques discours à la Villepin sur la finance ou le commerce international qui le réconcilient avec le sentiment national plus sûrement que les débats imbéciles sur le drapeau, la burqa ou l'identité nationale.

Son impopularité est d'autant plus grande que nous sommes au coeur de la crise, mais tous les signaux passent actuellement à l'orange : la croissance a repris dans les pays émergents, aux Etats-Unis. Pour peu qu'elle reprenne en France avant les prochaines élections présidentielles et que le chômage recule un peu, il pourra se vanter d'avoir su protéger les Français au plus fort de la crise et d'en avoir sorti la France. Sa courbe de popularité pourrait retrouver un peu de vigueur.

Beaucoup dépend, enfin, de la gauche. Elle a aujourd'hui le vent en poupe. Mais avec des primaires dangereuses et trois ou quatre candidats au premier tour (NPA, Front de gauche, Europe Ecologie, PS) qui n'auront de cesse de se faire des croche-pieds, elle pourrait bien se prendre une nouvelle fois les pieds dans le tapis et lui donner l'occasion de se présenter comme un rempart contre l'instabilité et la confusion. 

Le jeu est beaucoup plus ouvert que le disent les sondages actuels.

mercredi, avril 21, 2010

Il y a des avions pour Christine Lagarde, pas pour les autres…

Libération nous l'apprend : alors que toute l'Europe est bloquée, que 100 000 Français sont coincés aux quatre coins du monde dans des situations souvent précaires (on parle de Français forcés de faire la manche à New-York pour payer un taxi!), Christine Lagarde trouve un avion militaire pour rentrer de Madrid, ville qui, s'y j'ai bonne mémoire, est reliée à Paris tous les jours par des trains qui, s'ils mettent un peu de temps, circulent sans encombre…

Je suis sûr que notre ministre avait des choses très urgentes à faire à Paris. Mais des milliers de gens avaient certainement des choses tout aussi urgentes à faire dont on ne s'est pas vraiment préoccupé.

Ce n'est rien, presque rien, juste de quoi mettre en colère tous ceux qui galèrent. On s'étonne parfois de l'impopularité de ce gouvernement. Il fait tout pour!

lundi, avril 19, 2010

Avions renifleurs, le retour

Vous vous souvenez de ces "avions renifleurs" qui ont fait tant de tort à Giscard d'Estaing à la fin de sa présidence? La même histoire s'est reproduite ces dernières années aux Etats-Unis avec pour victimes, non plus un Président, mais des banquiers, dont Goldman-Sachs, des spécialistes du venture capital, dont Kleiner Perkins, et des industriels du pétrole. A l'origine de cette nouvelle affaire que raconte Fortune dans son dernier numéro, affaire qui a coûté à ses victimes des millions de dollars, un ex-ingénieur de la NASA, Erlend Olson, charismatique fondateur d'une entreprise appelée Terralliance, un algorithme qui lui aurait permis de détecter depuis des avions ou des satellites équipés de capteurs spéciaux des champs de pétrole et… beaucoup de culot. Soit, exactement, mais dans une version américaine l'affaire des avions renifleurs.

L'article montre combien des gens supposés compétents (rappelons qu'il y a eu parmi ses victimes des spécialistes de l'exploration pétrolière) peuvent se laisser entraîner dans des projets sans vérifier quoi que ce soit. Ils ne comprenaient manifestement rien à la technologie que Erlend Olson disait avoir inventée, mais comment l'avouer lorsqu'on a déjà investi des centaines de milliers, voire des millions de dollars? Cette incompréhension des technologies mises en oeuvre est somme toute assez banale, elle était déjà à l'oeuvre dans la crise financière : combien de fois l'a-t-on en effet expliquée par l'incapacité des dirigeants des grandes banques à comprendre les outils et concepts utilisés par ceux de leurs collaborateurs qui travaillent sur les produits nouveaux?

dimanche, avril 18, 2010

Est-ce le poisson qui pourrit par la tête ou la démocratie qui progresse?

Thierry Desjardins, essayiste, polémiste de cette droite traditionnelle qui reproche à Nicolas Sarkozy sa vulgarité, signale dans son blog la dérive de nos élites :  "Cette semaine, écrit-il, nous avons eu droit à un général condamné à dix mois de prison (avec sursis) pour détention d’images pédo-pornographiques, à une préfète arrêtée pour avoir barboté du mobilier (national) dans sa propre préfecture et à une députée dont on a levé l’immunité parlementaire parce qu’elle aurait piqué 700.000 euros dans la caisse du Conseil régional de Provence-Alpes-Côte d’Azur. Sans parler de Charles Pasqua dont la condamnation à dix-huit mois de prison (avec sursis, lui aussi) pour l’affaire du casino d’Annemasse (faux, abus de confiance, etc.) a été confirmée par la Cour de cassation." "Ce n’est pas, ajoute-t-il, la première fois qu’un parlementaire est poursuivi pour détournement de fonds publics. Mais jusqu’à présent on n’avait jamais vu d’officiers généraux ou de membres du corps préfectoral traînés devant les tribunaux." "Le poisson, conclut-il, pourrit par la tête."

A le lire, et parce que j'aime bien le contredire, je me me dis que s'il a, en apparence, un peu raison, il a probablement tort sur le fond. Non que regarder des images pédopornographiques, s'approprier le mobilier national ou détourner de l'argent soient des pratiques insignifiantes qui mériteraient notre onction. Mais qui dit que les élites se comportaient autrement hier ou avant-hier? Elles n'étaient probablement guère plus vertueuses, mais étaient mieux protégées de la curiosité et les tribunaux plus prudents. Les magistrats savaient, lorsque nécessaire, se censurer. Si un préfet détournait quelques meubles de sa résidence, son successeur se gardait bien de porter l'affaire devant la justice, se contentant de le raconter à ses collègues et amis sur le ton de la confidence graveleuse.  Quant aux gendarmes! Auraient-ils hier mis dans l'embarras un général de la carrure de Germanos?


Ces affaires qui désolent tant Desjardins témoignent en réalité des changements de notre société, du progrès des valeurs démocratiques et de la plus grande efficacité du contrôle des citoyens sur les dirigeants. Nos institutions se sont démocratisées, elles ne respectent plus autant les élites et n'hésitent à leur appliquer la loi commune lorsqu'elles franchissent les clous. Bizarre, paradoxal, pénible? Sans doute. Mais plutôt sain, non?






vendredi, avril 16, 2010

Descente aux enfers

Rarement Président sera tombé aussi bas. Voilà que l'on évoque l'hypothèse d'une 22 avril 2002 à l'envers avec une droite éliminée du second tour au profit du Front National, ce qui conduirait à un combats entre Martine (Aubry) et Marine (Le Pen). Hypothèse folle qui en dit long sur l'état de déliquescence de l'équipe en place. Plus rien ne fonctionne. Aucune des intuitions de Nicolas Sarkozy n'est en phase avec l'opinion. Le débat sur l'identité nationale s'est révélé un fiasco insensé. La gestion des suites de Xynthia se révèle être une nouvelle catastrophe. La gestion du dossier des retraites pourrait être pire encore.

Que peut-il faire? Se taire, peut-être. Prendre du recul, laisser ses ministres prendre des coups à sa place, se concentrer sur des dossiers d'avenir et sur l'international. Demander à ses conseillers de se taire, signer un armistice avec Villepin, faire entrer Copé au gouvernement et épuiser Juppé de missions menées en partenariat avec Rocard.

Tout changer en somme.

Cela fait beaucoup et cela lui ressemble tellement peu…

jeudi, avril 15, 2010

La puissance d'un tabou


Le Monde et Libération ont publié hier deux articles sur des affaires passées devant le tribunal qui témoignent de la puissance de l'interdit sur la pédophilie qui s'est mis en place ces vingt dernières années alors même que la pornographie sortait de l'ombre pour devenir une "activité culturelle" juste un peu plus sulfureuse que d'autres.

La première concerne un général, Raymond Germanos, ancien chef du cabinet militaire de deux ministres (Alain Richard et Charles Millon), un homme à la carrière impeccable, homme public puisqu'il a dirigé le Service d'information et de relations publiques des armées. On lui reproche d'avoir téléchargé et consulté 3400 photos pédophiles mettant en scène des enfants de six mois à 12 ans. Pour se justifier et s'expliquer (à lui-même comme au tribunal) ce comportement, il avance la maladie, une tumeur au cerveau dont il a été opéré qui aurait levé ses inhibitions. Il est condamné à 10 mois avec sursis.

La seconde de ces affaires concerne un homme marié de 60 ans, père de deux enfants, bien sous tous rapports, accusé d'avoir téléchargé et collectionné 2 millions d'images  pédopornographiques. Cet homme ne se cherche pas d'excuses, il dit sa honte, raconte avoir éprouvé du soulagement lorsque les policiers l'ont arrêté. Il est condamné à un an de prison avec sursis.

Ces affaires sont remarquables à plusieurs titres : ces deux hommes très ordinaires, bons pères, bons voisins, bons amis, ne sont jamais passés à l'acte, ils se sont contentés de regarder et de collectionner des photos. C'est pour cela qu'on les condamne. Aurait-on, au moment de la prohibition de la pornographie condamné des gens pour possessions d'ouvrages pornographiques? Probablement pas. Libération précise, d'ailleurs, que ces deux condamnations sont liées à une loi de 2007 qui punit la "consultation habituelle" (plus de deux fois). C'est l'imaginaire que l'on condamne et lui seul, ce qui n'est pas… banal. On n'en est pas à arrêter des gens qui ont des fantasmes pédophiles, mais c'est sans doute qu'on est incapable de les identifier. 

La constitution de ces collections extravagantes n'a été possible que parce qu'Internet facilite l'accès à ces images. Même si elles sont clandestines sur le net (on ne les trouve pas sur les sites pornographiques ordinaires), il est apparemment possible d'y accéder sans appartenir à un réseau spécialisé, ce qui n'était pas le cas avant l'invention du net. Ce qui favorise probablement le développement de comportements de ce type.

Ces deux hommes sont manifestement victimes de troubles compulsifs, ce sont, au sens propre, des collectionneurs fous. Et l'on peut se demander s'ils ne sont pas plus victimes d'une forme de dépendance que vraiment pédophiles. Dépendance qui est probablement double :  à des images pédophiles mais aussi à l'internet (l'homme de soixante ans dit avoir passé devant son écran trois à quatre heures par nuit toutes les nuits et avoir dépensé un demi-smic par mois pour satisfaire son besoin). Le tribunal a d'ailleurs imposé à l'un de ces deux "collectionneurs" une obligation de soins.

Ces deux hommes éprouvent une formidable honte et personne, ni les magistrats qui les jugent ni les journalistes qui relatent les audiences ne semblent en douter. Ce n'est pas si fréquent. En ce sens l'action en justice peut les libérer de leur dépendance et se révéler utile pour eux sinon pour la société. 

Nos sociétés bougent en permanence, nos comportements évoluent sans cesse. Mais je ne me souviens pas d'avoir vu la mise en place d'un tabou aussi puissant. Nous avions plutôt l'habitude de voir les interdits se défaire, là, c'est tout le contraire. Les dispositifs mis en place sont d'une redoutable force. Ils touchent aussi bien les institutions (la justice, la police) que les consciences. Il semble bien, d'ailleurs, qu'il y ait un lien avec la libération de la pornographie ordinaire. Tous les combats en faveur de celle-ci ont été menés au nom du droit des adultes consentants de se comporter comme ils l'entendent, ce qui exclut naturellement les enfants : ce ne sont pas des adultes et on ne peut pas imaginer qu'ils soient consentants. Le tabou de la pédophilie pourrait donc bien n'être que le revers de la levée de l'interdit sur la pornographie.

On pourrait, naturellement, se demander si arrêter et de condamner les consommateurs d'images pédophiles est bien la meilleure manière de lutter contre la pédophilie? C'est un peu comme si pour lutter contre l'alcoolisme, on condamnait les buveurs invétérés. Il serait certainement plus utile de s'en prendre aux réseaux qui fabriquent et font circuler ces images et d'arrêter leurs organisateurs et financiers. Mais peut-être se protègent-ils mieux que leurs clients et est-il plus difficile de les attraper. Ce n'est en tout cas pas le moment de poser ce type de questions. J'ai l'impression que celui qui s'y essaierait ne recueillerait au mieux que l'incompréhension.

vendredi, avril 09, 2010

Réformes : pourquoi tant d'échecs?

Il est un peu tôt pour tirer un bilan des réformes de Nicolas Sarkozy, mais dans ce moment un peu particulier où l'on voit sa majorité détricoter ce qu'il a entrepris (ce qui, soit dit en passant est une première. C'est la droite qui avait entrepris de défaire les réformes du premier septennat de François Mitterrand, pas la gauche), on peut se demander ce qu'il en restera. Probablement pas grand chose. 

Non qu'il soit impossible de réformer la France, comme ceux qui échouent à le faire ont si facilement tendance à l'affirmer. Il suffit de regarder autour de nous. Michel Rocard, Martine Aubry et même Nicolas Sarkozy ont réussi quelques réformes. Je pense aux 35 heures. Il fallait du courage, de l'audace et du talent pour amener les entreprises à modifier si profondément leur organisation. Martine Aubry a su le faire en mêlant fermeté, habileté (les entreprises qui anticipaient le passage aux 35 heures bénéficiaient de baisses de leurs cotisations sociales) et intelligence pratique : c'était aux partenaires sociaux de négocier dans les entreprises, là où les questions se posent. Je pense également aux mesures prises pour lutter contre la vitesse sur la route, mesures efficaces que l'on peut attribuer à Nicolas Sarkozy. Il a su, là, concilier, fermeté (des sanctions pour les contrevenants) et une politique de communication qui a su convaincre les automobilistes, même les plus réticents, de la nécessité de lutter contre la vitesse. Je pense encore à la manière dont Michel Rocard a su inventer et mettre en place la CSG en conciliant le sens de la justice et le renvoi à plus tard de ce que cette réforme pouvait avoir de douloureux. Mais des réformes récentes (de la culture des résultats dans la police à la taxe carbone en passant par la réforme territoriale), il ne restera sans doute à peu près rien. Seules échapperont peut-être au désastre, la réforme des universités parce qu'elle répond à une attente d'une partie des acteurs et leur donne une certaine autonomie, l'introduction de la diversité au gouvernement qui s'est faire de manière brouillonne mais sur laquelle il sera difficile de revenir, et l'ouverture : autant les nominations de gens venus de la gauche au gouvernement étaient absurdes, autant la nomination à des postes de responsabilité (Cour des Comptes…) de gens venus de l'opposition est, dans une démocratie, le minimum.

Pourquoi, donc, tant d'échecs alors que Nicolas Sarkozy avait une majorité politique et une opinion plutôt favorable au changement. Trois facteurs expliquent, je crois, ses échecs :

- la confusion entre l'action et la législation. Il ne suffit pas de voter des lois pour que celles-ci soient appliquées. Il faut réfléchir à la manière de les mettre en oeuvre et susciter l'adhésion chez ceux qui seront amenés à les appliquer au quotidien. C'est sans doute ce qui fera le succès de la réforme de l'Université : les Présidents et leurs conseils d'administration ont commencé de prendre les choses en main. C'est ce qui n'a pas été fait pour les autres réformes. L'une des raisons de l'échec de Sarkozy est son instrumentalisation du Parlement. La loi sur la burqa en est un nouvel exemple : à quoi bon faire voter une loi dont chacun sait bien qu'elle sera inapplicable?

- le sentiment d'injustice. Il n'y a pas de réforme qui ne se fasse au dépens de quelques uns. Encore faut-il que ceux-là acceptent les sacrifices qu'on leur demande. Ils les acceptent d'autant plus volontiers qu'ils sont plus isolés et plus convaincus, comme citoyens, de la nécessité de changer. Une réforme n'a de chance d'aboutir que si elle améliore, d'une manière ou d'une autre, la situation d'une majorité. Qu'une réforme paraisse injuste et elle trouvera vite une majorité contre elle. Le bouclier fiscal, modèle même de la mesure injuste, a fait un immense tort à la volonté de réforme de Nicolas Sarkozy ;

- le trop plein. Nicolas Sarkozy avait théorisé sa volonté d'agir vite et de tout réformer à la fois. Il a ouvert tant de chantiers que tout se retourne aujourd'hui contre lui. Plutôt que de bâtir les réformes à venir sur des succès, comme semble en passe de le faire Barack Obama, il a pris le risque de voir se coaguler les oppositions, un seul échec dans un domaine suffisant à renforcer les opposants à ses projets dans tous les autres.  

De tous ces échecs, c'est le ratage de l'introduction de la culture du résultat dans la police qui me parait le plus gênant. Tout simplement parce qu'il va rendre plus difficile l'introduction dans la fonction publique de méthodes de management modernes nécessaires pour introduire de nouvelles réformes. Tout partait pourtant d'une bonne idée : il faut pouvoir mesurer le travail des fonctionnaires comme on mesure celui des salariés du privé. A ceci près qu'il aurait fallu regarder d'un peu plus près les difficultés du secteur privé en la matière et la spécificité du secteur public qui échappe à la concurrence. C'est là-dessus qu'il aurait fallu travailler, non pas pour mettre en concurrence des commissariats ou des lycées, ce qui n'a pas beaucoup de sens, mais pour donner à leurs responsables des éléments pour se comparer et s'améliorer mutuellement. Il aurait fallu se souvenir que les entreprises qui sont en concurrence savent aussi se rapprocher pour partager leurs meilleures pratiques. Des comparaisons entre commissariats ou lycées auraient permis à leurs responsables d'aller piocher chez leurs collègues ce qu'ils font de mieux. En lieu et place de cela (que l'on aurait pu mettre en oeuvre de différentes manières) on a fixé des objectifs chiffrés, comme si les fonctionnaires étaient des commerciaux. 

mercredi, avril 07, 2010

Des espions à la recherche d'une rumeur!

Une rumeur court sur les amours adultères du Président et de son épouse. Elle est reprise par la presse étrangère, fait le tour des rédactions, des dîners en ville puis s'essouffle faute de combustible. Tout aurait pu en rester là. Mais non, l'Elysée décide de faire un exemple, les services secrets sont convoqués, le parquet, des magistrats, des policiers sont mobilisés, il faut absolument retrouver celui qui l'a imaginée, ceux qui l'ont propagée… On se croirait dans un roman policier, c'est la réalité.

On espérait les plus hautes autorités de l'Etat penchées sur le chômage, l'insécurité ou les déficits publics. Mais non, elles sont toutes entières occupées à venger l'honneur du Président et de son épouse! Comme elles étaient, il y a quelques mois, toutes occupées à trouver un emploi pour le fils du Président. Lorsque l'on parlait, autrefois, de l'Etat RPR, on voulait dire qu'il avait été accaparé par une clique, un parti. Il est aujourd'hui au service d'un homme, de son épouse, de ses fils…

Les économistes ont si bien imposé leur modèle rationnel et individualiste à la réflexion politique qu'on en avait presque oublié combien la production de social est complexe. Cette affaire nous le rappelle : la fiction produit aussi des effets dans le réel. 

dimanche, avril 04, 2010

Les prêtres pédophiles se sont-ils confessés?

Difficile en ce dimanche de Pâques tandis que les Eglises sont, une fois n'est pas coutume, pleines, s'interroger sur la tourmente qui affole l'église catholique depuis quelques mois. La presse, les spécialistes s'interrogent sur le rôle de Benoit XVI et sur celui de son prédécesseur dans l'enfouissement de ces affaires. Les journalistes multiplient les révélations les plus extravagantes : on parlait hier d'un prêtre qui avait violenté 20 enfants, voilà qu'un cardinal aurait abusé de plus de 2000 mineurs. Les prêtres tentent de manière follement maladroite de se défendre. Les fidèles partent ou se rebellent contre les critiques, allant jusqu'à prendre des positions d'une violence indigne comme on peut le voir sur internet dans les réactions aux articles de la presse (comme dans le courrier des lecteurs en commentaire de cet article de Jean-Michel Bouguereau dans le Nouvel Observateur).

Je me pose pour ma part une autre question : il y a dans les églises chrétiennes une tradition de la confession. Les prêtres prononcent un voeu de chasteté. Abuser d'un enfant, avoir des aventures hétéro ou homosexuelles, comme c'est le cas, semble-t-il, de beaucoup, c'est rompre ce voeu. Pour des hommes qui ont choisi de mener une vie de clerc, ce doit être particulièrement troublant, cela doit susciter une très grande mauvaise conscience, au moins les premières fois. Or, l'Eglise a une institution spécialement désignée pour régler cette mauvaise conscience : la confession. Elle était, autrefois, nécessaire pour pouvoir communier. "Avant la Communion, il appartient aux prêtres d’inviter les fidèles à la confession individuelle des péchésJanis Pujats, archevêque de Riga, en Lettonie, dans son intervention au synodee meilleur endroit pour la confession des fidèles est le confessionnal, placé dans l’église et doté d’une grille fixe entre le confesseur et le pénitent. Dans la mesure du possible, les prêtres doivent créer les conditions pour que les fidèles accèdent au sacrement de Pénitence. En effet, si les hommes vivent et meurent dans le péché, tout autre effort pastoral est vain." Les prêtres ne sont pas dispensés de cette obligation. Eux aussi se confessent. Et on peut penser qu'un certain nombre d'entre eux ont avoué, lors de leurs confessions, ce penchant, leur passage à l'acte.

Si tel est bien le cas, comment l'institution a-t-elle pu si longtemps ignorer, garder secrètes les dérives de certains de ses membres, non pas quelques brebis galeuses, comme on voudrait aujourd'hui nous faire croire, mais des dizaines et des dizaines?

Derrière cette question, s'en cache une autre. Dans son exhortation apostolique post-synodale prononcée en Jean-Paul II disait : "la confession individuelle et intégrale des péchés avec absolution également individuelle constitue l'unique moyen ordinaire qui permet au fidèle, conscient de péché grave, d'être réconcilié avec Dieu et avec l'Eglise. De cette confirmation nouvelle de l'enseignement de l'Eglise il ressort clairement que tout péché grave doit être toujours avoué, avec ses circonstances déterminantes, dans une confession individuelle." Il ajoutait :  "Pour conduire les autres sur la voie de la perfection chrétienne, le ministre de la Pénitence doit le premier parcourir lui-même ce chemin et donner - plus par des actes que par d'abondants discours - des preuves d'expérience réelle de l'oraison vécue, de pratique des vertus évangéliques théologales et morales, d'obéissance fidèle à la volonté de Dieu, d'amour de l'Eglise et de docilité à son Magistère."

N'est-ce pas, au delà du scandale, le fondement même de la relation du fidèle et de l'Eglise qui est avec ces affaires menacé?

Ban the Burqa, suite sur France 24

J'étais il y a quelques jours de nouveau invité à débattre sur France 24 de la burqa avec cette fois une élue belge, Anne-Marie Lizin, personnalité haute en couleur, sympathique mais aussi sulfureuse, contestée au sein de son parti dont elle a été exclue, et Laurent Chambon, un jeune sociologue français installé aux Pays-Bas. En même temps que ce débat en anglais, deux autres, l'un en français, l'autre en arabe, étaient diffusés par la même chaîne.

Les arguments des adversaires de cette loi, le jeune sociologue et moi-même sur le plateau anglais, sont maintenant bien connus :
- problèmes juridiques soulevés par le Conseil d'Etat,
- difficultés pratiques d'appliquer ce texte au quotidien,
- stigmatisation d'une partie importante de la population au nom de ses convictions ou (plus souvent) origine religieuse,
- inutilité vu le faible nombre de personnes concernées, quelques centaines au plus,
- il s'agit de gesticulations politiques.

Ceux d'Anne-marie Lizin, qui est tout sauf une sotte, elle a occupé des positions importantes en Belgique, elle enseigne aujourd'hui à Science-Po Paris, sont plus révélateurs. Elle n'a pas caché, en effet, sa volonté de s'attaquer au voile après la burqa, d'étendre ce mouvement à d'autres pays et, notamment à la Grande-Bretagne, et de combattre, au delà de l'Islam, toute expression des croyances religieuses dans l'espace public. Jusqu'à envoyer, si nécessaire, en prison des femmes qui ne se plieraient pas à la loi. Ce qui rappelle un de ses précédents dérapages lorsqu'elle avait qualifié de jeunes belges enfermés à Guantanamo auxquels elle avait rendu visite de "belges entre guillemets", suscitant la colère des organisations anti-racistes.

On peut suivre ce débat en deux parties ici pour la première partie et là pour la seconde.

jeudi, avril 01, 2010

Il faut défendre Google contre les éditeurs!

Gallimard vient donc, après plusieurs autres éditeurs, d'annoncer sa décision d'attaquer en justice Google. Je ne suis ni juriste ni spécialiste de ces questions, juste un auteur qui utilise régulièrement Googlebooks dans son travail, que ces attaques choquent formidablement.
Je sais bien qu'il est en France de bon ton de critiquer Google, nouveau Leviathan, mais comment oublier ce que GoogleBooks, que ces procédures judiciaires menacent, m'apporte chaque jour. Ce service gratuit et, faut-il le rappeler? sans publicité, c'est-à-dire sans revenus pour Google, me donne accès à des milliers d'ouvrages autrement inaccessibles dans plusieurs langues alors que ces éditeurs qui attaquent aujourd'hui Google conservent dans leurs caves des milliers d'ouvrages qu'ils ne rééditeront jamais, qui sont donc à ce titre pour toujours inaccessibles au commun des lecteurs. S'il s'agissait d'espèces en voie de disparition, on parlerait de génocide et des ONG se battraient pour leur protection. C'est la sauvegarde de ce patrimoine culturel qu'a entrepris Google que La Martinière, Gallimard et quelques autres menacent.
Beaucoup de ces ouvrages ainsi menacés sont anciens, mais pas tous. Je cherchais il y a quelques jours dans une grand librairie de Saint-Germain des Près, Ruines de Vienne, un roman de Judith Brouste publié il y a moins de deux mois chez Flammarion dont on m'avait (à juste titre) dit le plus grand bien. Il avait déjà disparu des rayons. Le libraire m'a bien évidemment proposé de le commander, mais qui peut s'en satisfaire? Le taux de rotation des livres dans les librairies est tel que la plupart s'évanouissent quelques semaines à peine après avoir été mis sur le marché.
On me dira qu'il faut protéger les auteurs, qu'ils ont besoin de gagner leur vie. Sans doute. Mais comment oublier que le droit de la propriété intellectuelle a une histoire? Roger Chartier et les historiens du livre nous ont montré combien la notion d'auteur est récente (son nom n'apparaissait pas sur les premiers livres imprimés) et tous les sociologues et théoriciens de la littérature savent combien elle a été, récemment attaquée tant par les marxistes à la Macherey que la par la sociologie américaine (je pense à Howard Becker qui montrait, dans Le monde des arts, combien une oeuvre était une production collective). Et tous les bibliophiles connaissent ces ouvrages des 17ème et 18ème siècles qui reprenaient sans citer leurs sources des textes pris à d'autres.
Un examen plus précis de ce qui se passe vraiment, montrerait à tous nos éditeurs en veine de chicane que jamais il n'a été plus facile, grâce justement à Google, de démasquer les imposteurs qui copient sans les citer d'autres auteurs. J'irai même plus loin : l'un des effets bénéfique d'internet est d'inciter ceux qui écrivent à citer leurs sources de manière plus systématique, ce qui protège bien mieux la propriété intellectuelle des auteurs que tout autre mécanisme.
Quant à la dimension financière! Elle ne peut que faire sourire ces milliers d'auteurs dont les droits sont à ce point minuscules qu'ils leur permettent à peine d'inviter une fois par an leur famille au restaurant. Faut-il, pour protéger les revenus de quelques vedettes, priver l'ensemble du public d'ouvrages édités un jour et condamnés pour l'éternité à pourrir dans de lointains dépôts?
Plutôt que de s'en prendre à Google, le monde de l'édition devrait ouvrir les yeux. Pourquoi un lecteur qui, c'est mon cas, possède plusieurs milliers de livres et en achète plusieurs chaque semaine, fréquente-t-il presque tous les jours GoogleBooks? Pour faire des économies? Non! pour accéder à des textes que le système actuel rend inaccessibles, pire, même, invisibles et pour les consulter avec des outils modernes qui en modifient complètement la lecture. En voulez-vous un exemple? Dans un passage des Illuminations qui évoque le grand Nord et ses baleines, Rimbaud utilise le mot spunk, mot anglais qui veut aussi bien dire sperme que courage. J'ai voulu vérifier si Melville l'utilisait dans Moby Dick. Il m'a suffi de quelques secondes pour découvrir qu'il n'y était pas. Quels outils, nos chicaniers me proposent-ils pour faire la même chose?
Que le modèle de la gratuité de Google pose problème aux éditeurs, je le comprends. Ils font un travail indispensable qui mérite rémunération. Mais justement, plutôt que de s'arcbouter sur un modèle économique dont chacun sent bien qu'il est dépassé, n'auraient-ils pas plutôt intérêt à rechercher un modèle qui réduise considérablement le coût d'accès à leurs produits (car c'est bien ce qu'autorise la technologie) et leur permette en même temps de gagner leur vie. Il suffirait, par exemple, qu'ils incitent Google à faire payer à ses visiteurs, un droit de consultation de leurs livres. Quant aux auteurs qui se plaignaient hier de leurs éditeurs et protestent aujourd'hui contre Google, ils feraient mieux de le consulter un peu plus souvent et de réfléchir à un nouveau modèle économique. Ce n'est certainement pas impossible.
Dans tous les cas de figure, il serait scandaleux que l'avenir de notre culture, la défense et la protection de notre capital intellectuel soient laissées au seul jeu des groupes de pression économique. Les lecteurs que nous sommes ont aussi leur mot à dire. Les chiffres de consultation des sites de Google montrent où vont nos votes. Il doivent, eux aussi, être pris en compte!