Bernard Kouchner a créé un (tout petit) séisme en annonçant qu'il accepterait d'être ministre de nicolas Sarkozy dans le cadre d'un gouvernement d'union national (ouf!, c'est dans le cas où Nicolas Sarkozy se sentirait dans l'obligation de créer un gouvernement d'union nationale, hypothèse hautement improbable que notre militant socialiste accepterait de "se marier au diable"). L'information a amusé les journalistes qui se sont précipités dessus comme la vérole sur le bas clergé (formule vieillotte qui m'enchante).
Certains ne manqueront pas d'ailleurs d'y voir une tactique de l'un des hommes les plus populaires de France pour faire parler de lui dans la presse. Mais je crois qu'on peut en tirer plus. Bernard Kouchner est assez caractéristique de ces personnalités issues de la société civile qui ont réussi dans leur vie professionnelle et qui pensent pouvoir apporter au monde politique un savoir-faire et des compétences qui lui manqueraient. Convaincus que les compétences sont l'essentiel, ils imaginent assez volontiers que tout irait mieux s'il n'y avait pas de conflit entre la gauche et la droite, ce qui les amène soit à nier l'opposition entre l'une et l'autre, soit à réver d'une très improbable union nationale.
Kouchner n'est, de ce point de vue, que le dernier d'une très longue liste. On pense à Servan-Schreiber ou Françoise Giroud venus de la gauche et ministres de Giscard, à ces anciens patrons de Renault ou de France Telecom devenus ministres de gouvernements de gauche, à quelques autres… qui n'ont jamais vraiment convaincu (ce qui n'est pas, soit dit en passant, le cas de Kouchner qui a plutôt été un bon ministre de la santé).
Cette posture de la compétence au dessus des partis est très sympathique au moins en apparence, mais elle présente un double défaut :
- elle est le plus souvent inefficace,
- elle frise le populisme.
L'inefficacité tient à ce que l'expérience de ces vedettes de la société civile ne les prépare en rien au métier de politique qui ne ressemble à nul autre. On ne fait pas bouger une administration ou un pays comme une entreprise. Ce sont des mondes différents. L'entreprise parle à ceux que ses produits ou services intéressent et à eux seuls. L'Etat parle à tous les Français et il peut impooser, éventuellement par la force, ses solutions à tous. Ce qui n'est, bien évidemment, pas le cas d'une entreprise privée. Cela change tout.
Quant au populisme, il vient de ce qu'ils assoient leurs prétentions sur leurs compétences et leur popularité (la seconde venant des premières). Or, les politiques ne connaissent qu'une seule légitimité : celle du vote. S'ils peuvent prétendre parler au nom de tous les Français, c'est que ceux-ci les ont autorisés à le faire lors d'élections au cours desquelles ils remettent régulièrement en jeu leur mandat (ce qui demande une abnégation, un courage que nous sommes rares à avoir). Aucune compétence ne peut remplacer cette confiance que les électeurs font, confiance qui seule légitime les décisions qu'ils prennent. J'ajouterai qu'en mettant en avant leurs compétences, en l'opposant à la prétendue incompétence des politiques, ces personnalités issues de la société civile font en réalité du tort à la démocratie.
En envoyant un signal à Sarkozy à quelques mois de l'élection présidentielle, Kouchner a simplement montré qu'il n'avait rien compris au monde politique. Il est resté un membre de la société civile. Et à ce titre, il ne mérite pas qu'on le prenne au sérieux dans la bataille politique ni même qu'on lui accorde la moindre confiance.