vendredi, avril 07, 2006

Un petit air de Fernadel

C'est un dessin humoristique paru ces jours-ci dans le New-York Herald Tribune qui moque Berlusconi et ses télévisions. Amusant, sans plus, sinon que pour nous, Français, ce Berlusconi a dans le sourire quelque chose d'inattendu : une lointaine (pas si lointaine, d'ailleurs) ressemblance avec Fernandel. Comme ce comédien ne doit pas être très connu en dehors de nos frontières. Je ne suis même pas sûr qu'il le soit tant que cela chez les plus jeunes de chez nous, il faut qu'il ait su se donner un air qui signifie le béat bien au delà de nos cultures…

mardi, avril 04, 2006

CPE : pourquoi tant de manifestants?

Mon site principal est en maintenance pendant deux jours, ce qui le rend inaccessible. J'ai donc décidé de mettre sur mon blog dans l'attente le texte de la chronique de ce 4 avril sur Aligre FM. Elle traite du CPE et des manifestations. On peut l'écouter en cliquant sur le titre.


Bonjour, nous allons une nouvelle fois revenir sur le CPE, mais cette fois-ci vous souhaiter nous parler des manifestations et de leur succès…
On verra si les manifestations d’aujourd’hui ont autant de succès que celles de la semaine dernière, mais je voudrais essayer de comprendre pourquoi le CPE a suscité une telle levée de bouclier, pourquoi une nouvelle fois, le pays s’est dressé, est descendu massivement dans la rue et a manifesté avec autant de force son opposition…

C’est sans doute que le CPE inquiétait beaucoup de monde…
Le gouvernement a effectivement réussi à réunir syndicalistes, parents et jeunes, lycéens et étudiants dans le même refus de ce nouveau contrat de travail. Mais si tous se sont retrouvés, tous n’avaient pas forcément les mêmes motifs de manifester et c’est un peu cela que je veux ce matin décortiquer.

Pour les syndicats, c’est assez simple : ils étaient furieux de ne pas avoir été invités à négocier…
C’est effectivement ce qui explique que l’on ait trouvé coude à coude les syndicats les plus modérés, ceux qui ont signé les accords sur les retraites ou l’assurance maladie, et les plus radicaux. Il faut dire qu’en allant directement au vote par le Parlement sans passer par la case négociation le gouvernement a tout simplement rayé d’un trait de plume la raison d’être du syndicalisme. Si les questions liées au droit du travail sont traitées directement par le Parlement sans discussions avec les organisations syndicales, le syndicalisme devient inutile surtout lorsqu’il est comme chez nous sans troupes. C’était, de la part du gouvernement, une formidable maladresse. Une maladresse d’autant plus grande que le gouvernement précédent, celui de Jean-Pierre Raffarrin avait fait voter un texte qui visait à renforcer la négociation entre partenaires sociaux.
Mais ce sont les motivations des parents et des lycéens qui méritent le plus l’attention.

Pour ce qui est des parents, c’est tout simplement l’inquiétude pour leurs enfants qui les a fait descendre dans la rue…
Sans doute, mais cette inquiétude n’est pas nouvelle. Si les parents sont descendus cette fois-ci si nombreux dans la rue, c’est qu’ils ont découvert que toutes les stratégies qu’ils avaient pu imaginer pour aider leurs enfants à entrer sur le marché du travail étaient inefficaces. Même les enfants qui suivent les conseils qu’on leur donne rencontrent des difficultés…
Vous pensez à la difficulté de trouver un emploi avec un diplôme de l’enseignement supérieur.
Bien sûr. On nous a pendant des années dit qu’il fallait poursuivre ses études, obtenir un bac + 4 ou + 5 pour trouver plus facilement un emploi, or on découvre que ce n’est pas si simple. Les diplômes n’ouvrent pas la porte à l’emploi. Bien au contraire, on a souvent le sentiment que l’enseignement supérieur est utilisé pour masquer le chômage des jeunes. Tant qu’ils sont inscrits à l’université, les étudiants ne sont pas à l’ANPE…

On dit beaucoup que l’enseignement supérieur n’est pas assez proche du monde du travail, qu’il y prépare mal…
On a longtemps cru qu’il suffisait de suivre des formations spécialisées plus proches des attentes des entreprises pour trouver plus facilement un emploi. Or, il apparaît que cela ne marche pas ainsi. Les universités, l’enseignement supérieur privé ont multiplié les formations de type professionnel: DESS, masters… Bien loin de donner des emplois aux jeunes qui en sortent, ces formations sont devenues des fournisseurs de stagiaires à des entreprises qui ne recrutent pas plus. Il y a une véritable dérive qui bien loin de faciliter l’entrée sur le marché du travail la rend plus difficile : on pensait devenir journaliste, on fait des stages pas rémunérés ou mal rémunérés dans des journaux et on découvre, lorsque l’on a son diplôme en main que plus personne n’est là pour vous recruter, sinon avec des emplois précaires.

D’où des frustrations…
Mais oui. Et le mécanisme est très simple. Les établissements d’enseignement supérieur, publics et privés, sont en concurrence les uns avec les autres pour attirer les étudiants. Ils leur proposent des formations séduisantes qui mènent à des métiers qui ont une bonne image. Et comme tout le monde se dit : j’ai plus de chances de trouver un emploi avec un complément de formation professionnelle, ces établissements remplissent leurs classes et, comme ils sont nombreux, ils produisent trop de candidats pour des postes rares. Je parlais à l’instant du journalisme, on sait qu’il y a de nombreuses écoles qui forment des apprentis journalistes, elles en forment beaucoup plus que n’en recrutent effectivement les journaux. On pourrait donner d’autres exemples. Une rapide recherche sur internet m’a permis de compter 7 formations au marketing de luxe destinées à des gens qui ont un bac + 4 ou +5. Et il y en a sans doute plus.

Qui sont souvent payantes…
Payantes et coûteuses : cela descend rarement en dessous de 6000€. Or, croyez-vous que les entreprises de luxe recrutent autant de spécialistes du marketing qu’en forment ces écoles? J’en doute d’autant plus que leurs DRH ont en général le choix entre de jeunes diplômés d’une bonne école de commerce qui apprendront vite les quelques astuces du métier et des gens qui ont ajouté à un bac+5 médiocre quelques mois d’une spécialisation qui ne correspond pas forcément à leurs besoins.
Vous êtes en train de nous dire que l’allongement des études n’est pas toujours une bonne chose…
Les parents qui ont financé cet allongement des études découvrent que cela n’est pas utile. Que les entreprises qui passent leur vie à demander à l’enseignement supérieur de faire des efforts, bien loin de jouer le jeu, ont profité de la multiplication des stages, des formations en alternance… pour se constituer une main d’oeuvre gratuite ou quasiment gratuite qui fait directement concurrence aux jeunes diplômés. Pourquoi recruter quelqu’un en CDI quand on peut avoir un stagiaire qui possède à peu près les mêmes compétences et qui coûte beaucoup moins cher?

Les entreprises sont donc responsables?
Elles profitent d’un système pervers dans lequel elles n’ont, paradoxalement, pas leur mot à dire. Si on leur demandait de contribuer au financement de ces formations, ce qui serait après tout normal, il est probable qu’elles seraient plus rigoureuses tant sur les contenus que sur le nombre de places ouvertes. Il y aurait corrélation entre l’offre de diplômés et la demande. Mais ce n’est pas le cas. D’où ces frustrations de jeunes gens qui trouvent des emplois qui ne correspondent pas aux formations qu’ils ont suivies.

S’il y avait des parents dans ces manifestations, il y avait surtout des étudiants et des lycéens, ce qui a surpris tous ceux qui pensaient que le CPE était surtout destiné aux jeunes sans qualifications?
C’est effectivement un argument qu’ont beaucoup utilisé les avocats du gouvernement, mais qui montre surtout qu’ils n’ont pas compris ce que le CPE pouvait avoir d’inquiétant pour des jeunes qui souhaitent entrer sur le marché du travail.
Inquiétant parce que l’on pouvait être licencié sans motivation…
Ce n’est pas le licenciement qui fait problème. On peut aussi bien l’être avec un CDI. C’est le mépris affiché à l’égard de la jeunesse. Le CPE prévoyait une période de deux ans pendant laquelle on pouvait licencier sans motivation, ce qui en pratique veut dire que le salarié pendant ces deux ans ne pouvait aller devant le juge, pour contester son licenciement. Le CPE, c’était refuser aux jeunes la protection du juge en cas de conflit, c’était leur dénier le statut de sujet de droit. C’était en faire des citoyens de seconde zone, qui n’ont pas les mêmes droits que les autres. C’était créer une de ces injustices, une de ces atteintes à la dignité de la personne qui poussent à la protestation, à la révolte. Il faut là-dessus relire ce qu’en dit Emmanuel Renault dans un petit livre sur le mépris publié il a quelques années.

Mais vous nous disiez, c’était, je crois il y a quinze jours que le CPE n’interdisait pas le recours à la justice. Il y a d’ailleurs eu des affaires portées aux prud’hommes à propos du CNE…
C’est vrai et c’est d’ailleurs ce qu’a réaffirmé le conseil constitutionnel, mais ce n’est pas le sens du texte qui visait bien à bloquer l’intervention du juge dans les relations de travail. C’est ce que voulait explicitement dire l’absence de motivation.
Il faut ajouter que ce sentiment d’injustice était redoublé d’un sentiment de ne pas être reconnus à leur juste valeur.

Vous faites allusion à ces formations professionnelles qu’ils ont suivies?
Mais bien sûr. On a dit à des étudiants qui suivent des formations professionnelles, qui connaissent bien le monde du travail grâce aux stages qu’ils y ont fait, que tout cela ne sert à rien, que les entreprises ont besoin de deux ans pour les former, les évaluer, prendre une décision… Comment n’auraient-ils pas eu le sentiment qu’on ne les reconnaissait pas à leur juste valeur.
Non seulement, on ne leur reconnaît pas le statut de sujet de droit susceptible d’aller devant le juge en cas de conflit mais, en plus, on leur disait que tous les efforts faits pour se former, pour acquérir les compétences dont les entreprises ont, leur dit-on, besoin ne valaient rien, qu’il fallait tout recommence à zéro. Il y avait de quoi se révolter.

Parce qu’ils avaient le sentiment de ne pas être respectés pour ce qu’ils sont, pour ce qu’ils valent…
Vous avez raison d’utiliser le mot respect. Les manifestations anti-CPE n’ont pas grand chose avec le mouvement des banlieues de novembre, sinon sur ce point : les uns comme les autres ont le sentiment qu’on leur manque de respect. Et on sait tous que cela met en colère et suscite la révolte. Tout simplement parce que colère et révolte sont des manières de reconquérir l’estime de soi que l’on a perdue, que l’on vous a fait perdre en ne vous reconnaissant pas comme un sujet de droit disposant de compétences et de capacités.
Cette révolte contre cette double injustice aurait pu rester confinée chez les jeunes, or elle a trouvé un écho chez les syndicats et chez les parents, c’est-à-dire chez tous ceux qui disposent d’un CDI et qui n’étaient pas directement visés…

C’est qu’ils craignent d’être les prochaines victimes de ces réformes…
Bien sûr. Et à juste titre puisque les quelques protections dont bénéficient les salariés en CDI sont bien en point de mire. Le MEDEF ne s’en est jamais caché.
Cette solidarité est d’autant plus remarquable qu’on a beaucoup utilisé les difficultés des uns pour réduire les avantages des autres. Il y a quelques années, Denis Olivennes avait publié une note qui expliquait en substance que la société française avait fait le choix du chômage, qu’elle avait choisi de protéger ceux qui avaient un emploi au risque de laisser sur le coté de la route ceux qui n’en avaient pas, les jeunes, les chômeurs2. Pour parler comme les économistes, les insiders bloqueraient le chemin aux outsiders. Or, bien loin de s’opposer, les uns et les autres se sont réunis contre le gouvernement mais contre aussi les entreprises qui usent et abusent de la situation, car, il ne faut pas se faire d’illusions, derrière la critique du gouvernement, il y a celles des entreprises qui jouent de tous ces contrats pour réduire le coût du travail.

Est-ce que le recul du gouvernement peut faire tomber cette colère et cette révolte?
On verra bien, mais on peut dores et déjà dénombrer les victimes de cette affaire. Au delà des individus, et je pense naturellement à Dominique de Villepin que l’on dit jusque dans les rangs de l’UMP carbonisé, cette affaire aura mis à mal un système institutionnel qui rend fous nos hommes politiques. On a vu une nouvelle fois comment leurs ambitions présidentielles peuvent les conduire à faire n’importe quoi. Y aurait-il eu un CPE, le premier ministre aurait-il été aussi inflexible s’il n’avait voulu s’afficher comme plus efficace que Nicolas Sarkozy? De quelque manière que s’achève cet épisode, l’une des conclusions que l’on peut en tirer est qu’il faut revoir notre système institutionnel.

Le spectacle que donne la gauche n’est pas beaucoup plus réjouissant…
C’est vrai. Du moins est-elle dans l’opposition, ce qui évite aux candidats à l’investiture de prendre le pays en otage de leurs ambitions.
Cet épisode aura également signé le glas d’une idée qui traînait depuis des années dans les manuels d’économie politique : celle selon laquelle les entreprises ne recrutent pas parce qu’elles ne peuvent pas licencier. Toutes les études qui ont été réalisées sur le sujet, nous en parlions la semaine dernière, montrent que la solution n’est pas là. C’est important dans la mesure où vont probablement s’ouvrir dans les jours qui viennent des négociations sur l’emploi des jeunes.
Cette contestation aura également mis en évidence les effets pervers de tous ces contrats que l’on a multipliés ces dernières années.
Mais on peut également craindre que le respect de la loi ne sorte victime de cette affaire. On peut sourire de l’imbroglio qu’a créé Jacques Chirac en promulguant une loi dont il nous dit qu’il ne faut surtout pas l’appliquer. Mais c’est l’inquiétude qui devrait, je crois, prévaloir. Pour sauver un Premier ministre qu’il n’a d’ailleurs pas sauvé, sinon en apparence, il a pris un risque considérable que nous ne mesurons pas encore tout à fait. C’est la loi, son autorité qu’il a mises en cause. On nous a expliqué pendant plusieurs jours qu’il n’était pas questions de revenir sur ce que le Parlement avait voté, que force devait rester à la loi, et voilà que celui qui est chargé de la promulguer nous explique qu’il ne faut surtout pas l’appliquer. Tout ce que la France compte de philosophes du droit doit s’arracher les cheveux.

Revenons au CPE. Tout le monde a le sentiment qu’il est condamné, que l’on va vers une renégociation sur l’emploi des jeunes. Que peut-on en attendre?
Pour qu’elle soit utile, il faudrait qu’elle réunisse tous les acteurs, les entreprises, les salariés et les représentants des jeunes qui ne sont pas tous étudiants. Il faudrait également qu’elle aborde l’ensemble de la problématique et je pense notamment à tout ce qui concerne les stages et les formations à visée professionnelle, je pense également à tout ce qui touche à ces contrats atypiques qui encombrent le droit du travail et qu’il faudrait supprimer pour revenir à un contrat de travail unique basé sur un CDI aménagé. Peut-on faire cela en quelques semaines? J’en doute. D’autant plus que ce n’est pas le chemin que semblent avoir choisi les responsables politiques appelés à discuter de cette question.

samedi, avril 01, 2006

L'emploi et le juge

Après quelques autres, Jean Tirole demande à la fin de sa chronique de l'Expansion que l'on agisse pour limiter l'intervention des juges dans les licenciements. C'était un peu l'esprit du CPE, mais présenté de manière tellement maladroite et discriminatoire que personne n'a compris de quoi il retournait (allonger la période d'essai pendant laquelle on peut se séparer d'un salarié sans motiver sa décision revient, en fait, à enlever à celui-ci la possibilité de contester la décision au tribunal). Comme je le disais dans un précédent post, le recours au juge est certainement une gêne pour les employeurs (les petits, surtout) qui n'ont ni le temps ni les compétences ni les ressources pour construire des dossiers. Mais peut-être conviendrait-il de s'interroger sur les motifs de ces recours si fréquents au juge.
J'en vois deux :
- la situation sur le marché du travail qui limite les départs volontaires qui sont, on l'oublie trop, un moyen naturel de régulation des situations tendues (l'exit plutôt que la prise de parole de Hirschman) : du fait du chômage massif, les salariés sont condamnés à se battre jusqu'à la dernière extrémité pour conserver leur emploi,
- la faiblesse des organisations syndicales qui se révèle particulièrement contre-productive : à défaut de pouvoir mener des actions collectives, elles mulitiplient les actions individuelles et délèguent au Parlement le soin de créer des textes qui leur facilitent le travail (le développement des affaires concernant le harcèlement moral est, de ce point de vue, significatif).
L'Etat a mieux à faire que de combattre les OPA

Chirac, embrouille ou confusion mentale?

A l'écoute du Président hier soir, je ne sais s'il faut conclure à l'embrouille (maladroite) ou, plus simplement à la confusion mentale. Que nous a-t-il dit, en effet?
1) qu'il promulgait le texte qui instaure le CPE (geste d'autorité dans la ligne de ce que souhaitait le Premier Ministre),
2) qu'il demandait au Parlement de préparer un nouveau texte qui vide le CPE de l'essentiel de ses dispositions (la période d'essai de deux ans, l'absence de motivation conçue pour éviter de porter les litiges devant les tribunaux),
3) qu'il demandait au gouvernement de "prendre toutes les dispositions nécessaires pour qu'en pratique aucun contat ne puisse être signé sans intégrer pleinement l'ensemble de ces modifications." Il sagit de faire en sorte "qu'aucun CPE ne puisse être signé tant que ces modifications ne seront pas entrées en vigueur."
Cela ressemble à une reculade dans le désordre : on abandonne tout et l'on essaie de ne pas perdre la face.
Les premières réactions lycéennes et étudiantes montrent que cela ne suffira sans doute pas à calmer leur colère. Comment d'ailleurs pourrait-elle être calmée alors que rien ne montre qu'on ait au sommet de l'Etat le moins du monde compris ce que veut une société française de plus en plus divisées enttre des élites qui ne pensent qu'à s'expatrier en Belgique pour payer moins d'impôts et des salariés qui connaissent (ou craignent, mais c'est en pratique la même chose) une précarité qui n'est pas le risque de se faire licencier (cela fait partie des risques que court tout salarié) mais celui de ne pas retrouver d'emploi lorsque l'on n'en a plus.

jeudi, mars 30, 2006

CPE : jusqu'où ira-t-on dans l'absurde?

La décision du Conseil constitutionnel confirme l'absurdité de toute cette affaire du CPE. L'absence de motivation du licenciement au coeur de ce nouveau contrat (et du CNE) n'a de sens et d'intérêt vu du coté de l'employeur que s'il lui évite de se retrouver devant le juge. C'était bien d'ailleurs, semble-t-il, la principale motivation de ses auteurs qui voulaient protéger les patrons des conséquences des actions en justice engagées par les salariés (25% des licenciements donnent lieu à des actions en justice et les trois-quart se terminent en faveur des salariés). Or que dit le Conseil constitutionnel lorsqu'il valide le texte? Je cite Le Monde : "Sur l'absence de motivation de l'arrêt du CPE pendant les deux premières années, le Conseil a précisé expressément que toute rupture d'un CPE pendant ces deux années pourra être contestée devant le juge, qui pourra dès lors vérifier si celle-ci n'est pas discriminatoire et ne porte pas atteinte aux protections prévues par le code du travail pour certains salariés." Autant dire que rien n'est sur le fond changé et que c'est un coup d'épée dans l'eau.

Le Monde.fr : Le Conseil constitutionnel valide sans réserve le contrat première embauche:

Le problème du livre, ce ne sont pas les petits éditeurs, c'est la diffusion

La tribune libre d'Antoine Gallimard que publie aujourd'hui le Monde des Livres est intéressante, mais je ne suis pas sûr qu'il ait pris tooute la mesure des changements en cours dans le monde de l'édition.
Il a raison de souligner l'impact de la concentration de la distribution sur le marché du livre, mais il aurait fallu, pour être complet et au risque de déplaire aux petits éditeurs avec lesquels il souhaite manifestement se réconcilier après ses propos dans la presse, y ajouter la baisse vertigineuse des coûts de production de livres (ou d'ailleurs, de disques et de films) grâce aux technologies numériques. Il est aujourd'hui possible de produire un livre à quelques centaines d'exemplaires et de le rentabiliser en vendant ce que l'on a imprimé. Il est même possible de produire des livres à l'unité à des coûts pour le lecteur raisonnables. Les techniques d'impression héritées de la xérocopie existent depuis longtemp, ce sont celles qu'utilisent les producteurs de factures en gros volumes (EDF, banques…). Manquaient les fichiers numériques avec les textes. Ils sont aujourd'hui massivement disponibles grâce à internet.
Si tant de jeunes éditeurs se lancent dans l'aventure, c'est que, séduits par un ouvrage ou un auteur, ils pensent pouvoir gagner de l'argent en le mettant sur le marché avec un tirage correspondant à leurs moyens forcément faibles. Ce faisant, ils inondent les libraires de titres nouveaux qui ne sont pas forcément des "me-too products", des doublons de ce qui est publié ailleurs. Reste que les libraires, envahis de livres, ne mettent trop souvent en avant que ceux dont on parle le plus et qu'ils ont donc plus de chance de vendre. Ce sont presque toujours ceux des grandes maisons, non parce qu'elles choisissent mieux (et Antoine Gallimard a sur ce point raison), mais ce sont les seules qui ont les moyens d'entretenir des armées d'attachées de presse (combien de ces professionnels du contact avec les journalistes chez Gallimard? au Seuil, chez La Martinière? chez Flammarion?…).
Comme il parait difficile de revenir sur les progrès techniques de la fabrication, c'est du coté de la diffusion que des progrès devraient être faits. C'est en cours, mais cela se fera malheureusement au dépens des librairies générales. On le sait peu, mais 57% des livres que distribue Amazon sont absents du catalogue de Barnes Nobles, le grand libraire américain, ce qu'un bon observateur des technologies internet a appelé la "long tail". Ce qui veut dire :
- que la concentration de la distribution ne satisfait pas forcément les lecteurs qui sont capables de plus de curiosité et d'audace que ne veulent bien le croire les stratéges de la grande distribution,
- que les outils de "découverte" des titres que les éditeurs électroniques ont mis au point (recherche à partir du contenu, des préférences des précédents lecteurs…) permettent de mieux circuler dans la masse de textes numériques aujoud'hui à portée de tout un chacun pour un clic ou deux.
Ce ne sont pas aujourd'hui les éditeurs, petits ou grands, qui ont à craindre quelque chose de la technologie, ce sont ces distributeurs qui ont chassé les libraires traditionnels et qui pourraient très bien se retrouver demain éliminés eux-mêmes du marché. Ceux d'entre eux qui avaient ouvert des rayons de vente de logiciel ont une idée du scénario qui pourrait toucher aussi bien le livre que le disque et la vidéo.

Un roman blog

Pour se changer les idées et oublier un instant ces sujets "lourds" que sont l'emploi des jeunes ou l'immigration, voici un roman blog, édité par un ingénieur qui travaille chez Google : Chris DiBona. Plutôt que de conserver pour lui son manuscrit, il le publie au fil de l'eau sur internet. Le titre est appétissant (Bruce Napoleon et le vampire vétérinaire), le contenu… je vous laisse juge. Mais on peut rêver. Pourquoi pas un roman collectif, une oeuvre où chacun pourrait apporter sa contribution, ses personnages à la manière de ces murs que générations après générations on couvre de graffitis?

Bruce Napoleon, Vampire Veterinarian: Forward/Author's Note....

mercredi, mars 29, 2006

Gary Becker, la peine de mort et un critique britannique

Il y a quelques années, j'ai publié un article dans le journa Le Monde un article (article que l'on pourrait rapidement retrouver en fouillant dans les archives du journal, mais il est un peu tard pour que je me lance dans cette recherche) critiquant Gary Becker. Depuis, je lis avec un mélange d'intérêt (ce qu'il est écrit est, naturellement, intelligent), d'agacement et d'envie d'en découvre tout ce que publie ce très distingué professeur de Chicago, lauréat du Prix Nobel d'économie (y compris sur le blog qu'il partage avec Richard Posner, autre auteur "agaçant"). Il est vrai qu'il "n'en rate pas une". Dernière de ces inventions : une défense de la peine de mort qui fait douter du sérieux de tout son programme (qui consiste, pour dire les choses simplement, à mettre les outils de l'économie au service de l'analyse des comportements sociaux : mariage, discriminations…).
Je ne suis bien sûr pas le seul dans cet état d'esprit. Geraint Johnes, qui enseigne l'économie à l'université de Lancaster, est dans les mêmes dispositions. Et puisqu'il le fait parfaitement bien, je me contenterai ce soir de citer sa critique de l'argument de Becker sur la peine de mort :
"Thursday, March 16, 2006 Gary Becker provides an interesting defence of capital punishment. His argument hinges on the deterrence effect. While the strength of this effect is a matter of some debate, he argues that even where less than one innocent life is saved as a result of killing a guilty murderer, society may benefit from capital punishment, since the positive value to society of the murderer is likely to be less than that of the innocent victim. "A comparison of the qualities of individual lives has to be part of any reasonable social policy."

This statement is, of course, far from innocuous - especially so if we remove it from the emotive context of capital punishment. It is particularly controversial because it begs the question of who should make the decision about the qualities of individual lives. If different people are to carry different weights in society's welfare function, how should democracy work? Do currently installed governments have a mandate to make decisions on this? Should the governments now in place therefore allocate variable numbers of votes to members of their populations in time for the next elections? Should these be based on criminal records, access to welfare payments, education, gross income, or contributions to party funds? Under such conditions, democratic government would amount to little other than a one party state. So should it be a dictator that decides on the weights? That would be convenient, to be sure, but one dictator's tea is another dictator's coffee.

Unless Becker can tell us how and by whom the comparison of the qualities of individual lives should be made, his argument is no more than subjective opinion - in his view, we should count some people's lives as worth more than others. In the context of capital punishment, his opinion may have a lot of public support. More generally in the construction of social policy his would be one voice amongst many, and each of those voices would like to be able to dictate.

All this is not to suggest that economists can, or should, refrain from making comparisons of the qualities of individual lives. Indeed we cannot avoid doing so, for assigning an equal weight to each individual involves making comparisons just as does the assignment of unequal weights. But reaching a judgement that at the margin one life is worth more or less than another is something that we should do only in the most exceptional of circumstances, and in full cognisance of the implications. For amongst those implications is the undermining of much of our discipline as we know it. Utilitarianism would be out, and with it much of welfare economics would go. Even the invisible hand, which provides the intellectual foundation stone of free market economies, and which assumes that one agent’s welfare is worth the same as another’s, would be seriously compromised.

Now that's a funny thing to come out of Chicago!"

Le projet de loi Sarkozy sur l'immigration

Nicolas Sarkozy présente ce matin en conseil des ministres son projet de loi sur l'immigration. On en connait l'esprit depuis l'interview qu'il a donnée en février dernier au Journal du Dimanche :
- accent mis sur l'immigration économique, avec l'instauration de quotas et priorité donnée aux immigrés disposant des compétences élevées dont l'économie française a besoin,
- régime beaucoup plus rigoureux pour les étudiants avec sélection à l'entrée, création de quotas basés sur les capacités d'accueil et obligation de retourner chez soi à la fin de ses études,
- lutte contre les mariages mixtes, le mariage avec un français ne donnant plus aux immigrés clandestins la possibilité d'obtenir une carte de séjour,
- fin de la "prime" à la clandestinité : 10 ans de séjour irrégulier en France ne donneront plus droit à une carte de séjour,
- regroupement familial rendu plus difficile et soumis à une condition d'insertion,
- rôle accru du Parlement qui devra chaque année définir des objectifs quantifiés.
Ces mesures visent à 1) réorienter l'immigration vers l'économie alors qu'elle s'était depuis une vingtaine d'années concentrée sur le regroupement familial, 2) maîtriser les flux et les ajuster aux capacités d'accueil. Ces deux objectifs ont le mérite de réintroduire l'immigration dans le débat politique dans un registre rationnel. On n'est plus dans la fermeture complète des frontières pronée par le Front National et une partie de la droite. Mais, pour le reste, ces propositions sont extrêmement contestables.
Immigration choisie : la priorité au personnel qualifié
L'idée de base est que nous ne pouvons pas, pour différents motifs, former tous les personnels qualifiés dont nous avons besoin et qu'il est, dans ce cas, utile d'ouvrir le marché du travail.
Cette idée est contestable pour trois motifs :
- nous avons aussi besoin de main-d'oeuvre non-qualifiée ou peu qualifée, comme dans l'agriculture (emplois saisonniers du sud de la France), le bâtiment, le gardiennage, le nettoyage. Nous en avons d'autant plus besoin que notre système éducatif (études obligatoires jusqu'à 16 ans…) rend difficile le recrutement de jeunes français dans ces métiers ;
- il est extrêmement difficile d'évaluer la compétence et les qualifications dans de nombreux métiers. Tous les professionnels du bâtiment disent, par exemple, que les Portugais sont de meilleurs maçons que les Turcs. Ce qui ne tient ni aux personnes, ni aux diplômes (il n'y en a pas), mais aux méthodes de construction des pays d'origine. Mais comment faire un réglement d'un savoir qui relève de l'expérience de quelques patrons et qui peut varier : les Turcs sont peut-être de meilleurs peintres ou plombiers que les Portugais…?
- une main d'oeuvre immigrée peu qualifiée peut augmenter l'offre de travail qualifié indigène. Prenez une diplômée de l'enseignement supérieur qui vient d'avoir un enfant. Elle retournerait volontiers travailler mais elle n'a personne pour garder son bébé. Elle reste donc chez elle. La même pouvant recruter une garde d'enfant immigrée et sans qualification occupera un poste correspondant à ses compétences. La travailleuse immigrée sans qualification a remis sur le marché du travail une française qualifiée.
Le Parlement et les quotas
Nicolas Sarkozy veut confier au Parlement le soin de fixer chaque année des objectifs quantifiés. Là encore, on peut s'interroger : comment le Parlement fera-t-il? Comment pourra-t-il anticiper les besoins de l'économie alors même que les chefs d'entreprise ont du mal à le faire plusieurs semaines à l'avance? On nous parle en permanence de flexibilité et on crée là une rigidité.
On peut par ailleurs craindre deux dérives :
- les débats sur les objectifs devenant un enjeu dans la course à l'échalotte entre démagogues, c'est à qui sera le plus rigoureux,
- la concentration des objectifs sur les quelques secteurs dont les lobbies sont le mieux implantés à l'Assemblée. Les choix ne se feront pas en fonction des besoins de l'économie française mais en fonction du poids électoral de tel ou tel secteur.
Mariages et regroupement familial
80% des titres de séjour sont aujourd'hui délivrés à la suite d'un mariage ou d'un regroupement familial. Ce n'est bien évidemment pas satisfaisant. Mais pour résoudre ce problème, le projet envisage de rendre plus difficile l'accès à une carte de séjour. Le mariage avec un Français n'y donnerait plus droit. Et pour asseoir cette mesure discriminatoire et choquante aux yeux de beaucoup (on pourrait se marier avec un étranger et ne pas avoir le droit de vivre en France avec lui!), le gouvernement donne des chiffres qui sont, il est vrai, surprenants : "La situation du mariage a, de fait, beaucoup évolué, au cours de ces dernières années. Le mariage est en effet devenu un enjeu migratoire majeur, Ainsi, de 1999 à 2003, le nombre des mariages célébrés en France entre des Français et des ressortissants étrangers a progressé de 62 %. En 2005, ils représentaient 50 000 des 275 000 mariages célébrés en France. Dans le même temps, hors de nos frontières, 45 000 autres mariages ont été contractés par nos compatriotes, essentiellement avec des ressortissants étrangers. En définitive, un mariage sur trois est un mariage mixte. Parallèlement, le rapprochement de conjoint constitue le premier motif d'immigration familiale, tandis que pratiquement 50 % des acquisitions de la nationalité française ont lieu par mariage." (Pascal Clément à l'Assemblée Nationale le 22 mars 2006). Ces chiffres posent deux problèmes :
- ils sont trop globaux et ne permettent pas de faire la différence entre ce qui relève des mécanismes d'intégration (le mariage entre conjoints de communautés différentes est depuis très longtemps un mécanisme d'intégration en France) et ce qui est fraude ;
- la fraude existe (un mariage coûterait aujourd'hui à l'immigré qui souhaite régulariser ainsi sa situation 6000€), mais d'où vient-elle sinon de l'impossibilité d'obtenir par d'autres moyens des papiers? Que peut aujourd'hui faire celui qui a envie de rester parce qu'il a trouvé un travail ? Rien ou à peu près. Les textes le condamnent à la clandestinité (c'est-à-dire au travail au noir…) et à la fraude.
Ce n'est pas contre les mariages blancs qu'il faut lutter, mais contre les obstacles qui empêchent ceux qui le souhaitent de s'installer chez nous.
Les étudiants : sélection et retour au pays
Les étudiants étrangers posent un problème, comme le savent tous les responsables des services d'inscription dans les universités. Beaucoup d'éudiants s'inscrivent mais ne suivent pas vraiment les cours. C'est une manière de contourner les dispositions qui bloquent l'entrée des étrangers en France. Là encore la solution serait de lever des octacles inutiles.
Pour ce qui est des étudiants venus suivre des études (il y en a tout de même beaucoup), ces mesures paraissent contradictoires. On les accueillera en fonction des capacités. Ce qui en pratique veut dire qu'ils boucheront les trous, qu'ils pourront étudier dans les disciplines que les jeunes français désertent :
- soit parce qu'il s'agit de disciplines sans intérêt ni avenir : mais alors pourquoi inciter des étrangers à venir les étudier? Ne faudrait-ils pas plutôt réduire l'offre?
- soit parce qu'il s'agit de disciplines dont nous avons besoin que les étudiants français négligent pour d'autres motifs (cas, aujourd'hui, des disciplines scientifiques) : mais pourquoi alors demander aux étudiants que nous aurons formés de rentrer chez eux dès la fin de leur formation?

samedi, mars 25, 2006

Vous voulez délocaliser? Voici une adresse

La délocalisation n'est pas un mythe. Chacun le sait bien, mais il est rare qu'on ait une vision de ce qu'elle signifie exactement. J'ai trouvé tout à fait par hasard un site qui donne des indication assez précises sur ce que l'on peut en attendre. Avec des prix, 650€ pour un modérateur de site web, 850€ pour un développeur qui sont bien sûr plus faibles que les prix français, mais qui suggèrent que les entreprises françaises qui le veulent peuvent se battre : un contrat négocié au Sénégal ne donne pas les garanties d'un contrat négocié en France, les capacités des salariés sénégalais sont certainement excellentes mais il est plus difficile de les contrôler… en un mot : la distance a un prix. Et il est probable qu'il couvre une large partie de l'écart entre les prix pratiqués de ce coté-ci du Sahara et ceux pratiqués au Sud.
Pour ceux que cela intéresse, on trouve sur le site l'adresse de cette société (française) qui s'engage à respecter totalement la confidentialité de ses clients. Elle est installée dans le 11ème arrondissement et… cotée au second marché à Paris.
Si j'en crois une rapide recherche, BD Multimedia, c'est son nom a également des activités dans le secteur pornographique (le sado-masochisme avec des publications et un site dont le nom est comme un clin d'oeil : BDSM Dungeon).

jeudi, mars 23, 2006

A quoi reconnait-on qu'un pays se modernise?

La Chine est certainement un pays qui se modernise. La preuve : ses citoyens se plaignent : plus ils sont riches, plus ils trouvent que leur vie est difficile, comme l'indique ce sondage publié dans la presse chinoise. Ce n'est pas nouveau. Nous connaissons le même phénomène qui n'est pas, après tout, très surprenant : la richesse ne nous est pas donnée, elle est gagnée, acquise à force d'efforts, de stress, d'inquiétude… Les Chinois sont comme nous : ils sont plus riches mais pas plus heureux. De là à en conclure que ce n'est pas une bonne chose de s'enrichir… il faut n'avoir jamais vu de pays pauvres pour le penser.
85% of Chinese complain about more difficult life

mercredi, mars 22, 2006

Si l'on veut vendre, mieux vaut parler la langue de l'acheteur

Les Chinois aussi aiment qu'on parle leur langue comme le suggère ce blog qui explique que des entreprises internationales dont KLM ont eu des soucis avec la justice pour ne pas avoir traduit leur documentation commerciale. Quand on voit tant d'entreprises l'oublier, on se demande ce que leurs dirigeants ont retenu de toutes les publicités qu'ils ont financées qui expliquent que chez eux on se préoccuppe d'abord des clients.

vendredi, mars 17, 2006

C'était comment derrière le rideau de fer?

Le socialisme réel, celui derrière les rideaux de fer ne donne pas lieu à beaucoup de nostalgie, ni chez nous qui ne l'avons au mieux connu qu'à l'occasion de voyages rapides (et pas si bien ficelés qu'on l'a dit, on pouvait se promener et voir beaucoup de choses), ni chez ceux qui l'ont vécu. Il n'est cependant pas inintéressant de le visiter à nouveau comme nous permet de le faire la galerie en ligne qu'a créée un photographe tchèque : Jan Saudek. Il a réuni quelques unes de ses photos depuis le début des années 50. Des photos de qualité qui en disent plus sur l'atmopshère de ces années que bien des phrases. Surtout celles des premières années (les plus récentes, plus osées, sont à mon sens moins intéressantes).

Google, les caches et la protection de la vie privée

Il y a dans la dernière livraison de Time, la lettre d'un lecteur bruxellois, mais avec un nom chinois, qui réagit à l'article que le magazine a consacré à Google. Ses remarques portent sur la censure en Chine. Il dit en gros : les Chinois regardent vers le futur et se moquent de ce qui s'est passé à Tienanmen. Seuls les occideentaux passent leur temps à regarder en arrière. Sans doute a-t-il raison pour la majorité des Chinois, mais en ces matières, ce n'est jamais ce que pense la majorité qui compte.
Reste que cela évoque une autre question, celle des caches, cette fonction qui permet d'accéder à des pages que Google a enregistrées quelques jours ou quelques semaines plus tôt. Cette fonction pose un problème : si je choisis de retirer une page, le cache permettra aux internautes de la consulter, ce qui peut êttre génant.
C'est une fonction qui tient à la manière dont Google gère ses moteurs et il pourrait très bien ne plus les mettre à disposition des internautes. Mais ce serait dommage. Cette fonction est très utile quand le réseau est lent (elle permet d'accéder beaucoup plus vite aux pages recherchées), mais elle peut avoir d'autres usages comme je l'ai tout récemment découvert.
Il y a quelques jours, en le mettant à jour, j'ai par inadvertance effacé la page index (la page de garde si l'on préfère) de mon site principal. Cette fonction cache m'a permis de tout retrouver et de reconstruire rapidement la page disparue (avant d'y penser, j'ai essayé les archives internet qui collectent et conservent tout le web. Mais leur dernier enregistrement de ce site que je mets à jour au moins une fois par semaine datait de janvier).
Les critiques (dont Dany Sullivan, l'un des meillleurs observateurs de Google) mettent en avant des problèmes de protection de la vie privée. A première vue, ils ont un bon argument. Mais je ne suis pas sûr qu'il tienne longtemps la route. Publier un texte sur internet, c'est comme le publier dans un journal. Une fois qu'il est mis en vente il est impossible de le retirer (sauf à faire comme ce lecteur des Dubliners de Joyce qui, horrifié que l'écrivain ait pu parler des vrais habitants de Dublin, avait racheté tous les exemplaires du livre. On était à une époque où les éditeurs ne suivaient pas au jour le jour leurs ventes, sinon, il y aurait certainement eu une seconde édition). Toute la difficulté vient de ce que ces nouveaux outils brouillent les frontières entre le privé et le public. Ce que je mets sur le net est public, même s'il m'arrive de penser que c'est privé (et si ce l'est le plus souvent).

jeudi, mars 16, 2006

Gérard Larcher démissionné

Cela s'est passé sur RTL (la scène est racontée par le Nouvel Observateur). Gérard Larcher est là pour défendre le CPE. Le journaliste lui demande de se lever et de quitter le studio pour illustrer ce qu'est un licenciement sans motif ni entretien préalable. "C'est déconcertant, n'est-ce pas?" ajoute-t-il avant d'inviter le ministre à se rasseoir. Celui commente alors "Vous savez, si je me suis levé, c'était pour vous dire que naturellement quand je vais me lever vous allez renouer le dialogue avec moi. Parce que l'immense majorité des chefs d'entreprise ne sont pas l'image caricaturale de ceux qui congédient." Bien sûr, et heureusement, mais n'a-t-il donc pas compris qu'il suffisait d'une infime minorité de chefs d'entreprises qui se comportent comme des sagouins pour désespérer tout ce que la France compte de salariés inquiets de leur avenir?
Ajoutons, pour être juste, que le ministre aurait pu répondre que les ministres ont des contrats de ce type, qu'il leur arrive souvent d'être "débarqués" sans le moindre préavis par leur patron (premier ministre ou président) ou, plus simplement, par les Français. Mais ce n'est bien évidemment pas une consolation pour qui est menuisier, plombier, vendeur ou employé de bureau…

Outreau, les députés et leur passé

Dans un post tout récent, je m'inquiétais de ce que l'on ne pouvait (pourrai serait plus juste) plus, avec Google et autres moteurs comparables effacer son passé (du moins ce qui de notre passé est devenu public). Or, il est parfois intéressant et utile de connaître le passé de ceux auxquels on a affaire. Je pense à ces députés de la commission de l'Assemblée Nationale qui auditionnent actuellement les acteurs de l'affaire Outreau. Un journaliste aperçu à la télévision s'y est intéressé. Et il a découvert que deux (ou trois) d'entre eux avaient des ennuis avec la justice (pour des affaires qui n'ont évidemment rien à voir avec la pédophilie), que l'un d'entre eux était l'auteur d'un amendement qui a eu pour effet de renforcer la détention préventive… Cela fait sourire puis s'interroger sur l'objectivité des uns et la cohérence de l'autre. On aimerait, dans quelques semaines, entendre le député auteur de l'amendement revenir sur cette question. Regrette-t-il de l'avoir fait passer? le referait-il aujourd'hui? Qu'est-ce qui peut l'avoir fait changer d'avis (ou à l'inverse, qu'est-ce qui l'a amené à ne pas se déjuger)? Ce serait certainement tout aussi intéressant que les auditions de journalistes qui n'ont fait que confirmer ce que chacun savait. Parce qu'après tout si la justice est si malade, c'est aussi un peu de la faute des députés qui votent ses budgets et ne s'interdisent pas toujours la démagogie.

Google, le juge et la protection de la vie privée

Google est actuellement engagé dans un véritable bras de fer avec la justice américaine sur la protection des données des internautes qui consultent ses sites. On sait de quoi il retourne : de la volonté de l'administration Bush de relancer la lutte contre la pornographie. Pour ce faire, elle a demandé des données (à usage essentiellement statistique) aux principaux moteurs de recherche. Google a refusé alors que Yahoo! et Microsoft ont accepté. Cette affaire devrait être jugée dans tous les prochains jours et l'on attend du juge qu'il prenne une décision favorable à l'administration. Mais tel l'arroseur arrosé, voilà que ce juge est lui-même victime d'internautes qui ont eu la curiosité de s'interroger sur son passé et qui ont découvert qu'il avait des soucis avec ses collègues pour s'être fait passer pour le frère de la victime d'un crime raciste en Alabama au tout début des années 60.
L'internaute qui a découvert ces faits a trouvé ces informations sur Google, ce qui ne devrait surprendre personne. Lorqu'il a été découvert, ce mensonge a été jugé assez grave pour retarder sa carrière. Le juge s'est alors excusé. L'information a été publiée. Sans Google, elle serait restée enterrée dans les bibliothèques. Moralité : on ne peut plus rien effacer de son passé. Je ne suis pas sûr que ce soit une bonne chose, mais peut-on (doit-on) l'éviter?

EXCLUSIVE; Google Judge's questionable past by ZDNet's Russell Shaw -- Within the next few days, U.S. District Court Judge James Ware is expected to order Google to hand over search results from as many as 50,000 websites as well as 5,000 individual Web searches. This would be in an effort on the part of the Bush administration to revive a law intended to shield children [...]

mercredi, mars 08, 2006

La double erreur de Villepin

Dominique de Villepin a commis une double erreur :
- la première a été de confondre gouvernement et préparation de l'élection présidentielle. S'il n'avait pas voulu retirer un point clef du programme de Nicolas Sarkozy, il ne se serait probablement pas lancé dans l'aventure du CPE,
- la seconde a été de trop écouter les patrons et de les croire lorsqu'ils disaient : "Nous ne recrutons pas parce que nous ne sommes pas sûrs de pouvoir licencier en cas de difficulté économique" . C'était aussi oublier que les promesses des patrons de PME sont comme beaucoup d'autres : elles n'engagent que ceux qui les croient. Depuis que le CPE est en route, les mêmes patrons de PME qui vous expliquaient hier qu'il est très difficile de licencier, vous expliquent que ce n'est pas si difficile, qu'on y arrive quand on le veut, que ce n'est pas, en tout cas, cela qui les empêche de recruter, mais la situation économique…
Il va la payer au prix fort..

mardi, mars 07, 2006

Hackers, virus, l'étrange complicité

Cet article qui raconte comment l'universté du Wisconsin a organisé un concours de hackers pour casser les protections d'OS X, le système d'exploitation des Mac montre toute la complexité des évolutions sur le net : ce sont les mêmes qui se battent pour la protection des systèmes qui font tout pour les casser, non pas dans la discrétion et le secret des laboratoires, comme on le faisait traditionnellement, mais en public en organisant des concours. On peut imaginer que ceux là-mêmes qui s'amusent à lancer des virus sont les premiers à répondre à ces concours.

jeudi, mars 02, 2006

Quelle étrange manière de gouverner

Il aura suffi d'une bagarre sur une aire d'autoroute de deux bandes rivales de supporters du Paris-Saint-Germain, des protestations d'entraîneurs dont des vedettes ont été sifflées (Barthez et Mishalak) et, peut-être, d'articles dénonçant les comportements racistes des supporters italiens et espagnols pour que notre ministre de l'intérieur annonce son intention de déposer un nouveau projet de loi pour résoudre ces différents problèmes (dont un au moins n'en est, à ma connaissance, pas un en France : je n'ai jamais entendu dire que les spectateurs des rencontres sportives avaient des comportements racistes). Comme si ces phénomènes étaient nouveaux (les bagarres dans les stades sont sans doute aussi anciennes que les stades. Dans le beau livre qu'il a consacré à la France du 19ème siècle, l'historien américain Egen Weber cite de multiples rapports de préfets se plaignant des bagarres violentes, allant jusqu'à mort d'homme, qui accompagnent les compétitions sportives les plus banales)! Comme si notre arsenal juridique manquait de textes adaptés à ce genre de situation!
Une nouvelle fois, tout se passe comme si nos gouvernants ne savaient gouverner qu'en faisant voter des textes qui sont en général aussitôt oubliés.
Les parlementaires, le Conseil Constitutionnel s'en plaignent, mais rien n'y fait.
Tout cela donne l'impression que nos politiques n'ont le sentiment d'exister qu'en réagissant, devant des micros ou des caméras, au quart de tour au moindre incident, qu'en faisant des discours à l'Assemblée Nationale, qu'en se bagarrant avec l'opposition.
Parler en public leur donne le sentiment d'agir, alors qu'il serait tellement plus simple (mais tellement moins rentable en terme d'audimat!) de gérer leur ministère, de faire travailler leurs collaborateurs, de réfléchir avec les policiers aux meilleures manières de lutter (prévenir) des incidents que la Police connaît sans doute parfaitement bien. Mais évidemment, rien de tout cela ne mène devant les caméras.
On nous parle tout le temps de réforme de l'Etat. La première de ces réformes serait certainement d'amener les politiques à diriger effectivement leur ministère. Alors qu'ils se contentent, le plus souvent, aujourd'hui de ce qu'un proche collègue de notre ministère de l'intérieur, appelle le ministère de la parole.

mercredi, mars 01, 2006

Un archevêque comme on les aime

Il y a quelques années, j'avais été surpris et choqué de lire à la porte d'une église du 8ème arrondissement de Paris que l'on ne distribuerait d'aide alimentaire qu'à ceux qui pouvaient présenter des papiers en règle. L'Eglise qui nous parle en permanence de charité se faisait auxiliaire de police. Ce n'est Dieu merci pas vrai partout. Ce matin, le Los Angeles Times cite l'archevêque de Los Angeles. Ce prélat important (il est à la tête de la plus importante communauté catholique des Etats-Unis) a choisi de défier les autorités et demandé à ses 286 prêtes de prier pour une réforme de la politique d'immigration plus libérale. Parlant des mesures prises, au nom de la lutte contre le terrorisme à la frontière mexicaine, il a déclaré : "The war on terror isn't going to be won through immigration
restrictions," he said, adding that al-Qaida operatives would not trek
through miles of deadly desert to infiltrate the nation.
" Ce qui est, évidemment, le bon sens.
Mahony, c'est son nom, a ajouté qu'il demanderait à ses prêtes de désobéir à la réglementation actuellement en discussion au Sénat américain qui voudrait interdire aux églises et autres organisations charitables de venir en aide aux immigrés sans papiers. "If you take this to its logical, ludicrous extreme, every single
person who comes up to receive Holy Communion, you have to ask them to
show papers
, a-t-il ajouté. It becomes absurd and the church is not about to get into
that. The church is here to serve people. ... We're not about to become
immigration agents. It just throws more gasoline on the discussion and
inflames people.
"


mardi, février 28, 2006

Du nouveau sur l'avenir de l'anglais

Pour ceux qu'intéressent les questions de langue, je voudrais signaler la sortie d'une étude d'un spacialiste britannique qui parait très intéressante (je ne l'ai pas encore lue, seulement survolée). Voici ce que dit son préfacier :

The growth of the use of English as the world’s primary
language for international communication has obviously
been continuing for several decades. But even as the
number of English speakers expands further there are signs
that the global predominance of the language may fade
within the foreseeable future.
Complex international, economic, technological and
cultural changes could start to diminish the leading position
of English as the language of the world market, and UK
interests which enjoy advantage from the breadth of English
usage would consequently face new pressures.
Those realistic possibilities are highlighted in the study
presented by David Graddol. His analysis should therefore
end any complacency among those who may believe that
the global position of English is so unassailable that the
young generations of the United Kingdom do not need
additional language capabilities.
The growth of the use of English as the world’s primary
language for international communication has obviously
been continuing for several decades. But even as the
number of English speakers expands further there are signs
that the global predominance of the language may fade
within the foreseeable future.
Complex international, economic, technological and
cultural changes could start to diminish the leading position
of English as the language of the world market, and UK
interests which enjoy advantage from the breadth of English
usage would consequently face new pressures.
Those realistic possibilities are highlighted in the study
presented by David Graddol. His analysis should therefore
end any complacency among those who may believe that
the global position of English is so unassailable that the
young generations of the United Kingdom do not need
additional language capabilities.

David Graddol concludes that monoglot English graduates
face a bleak economic future as qualifi ed multilingual
youngsters from other countries are proving to have a
competitive advantage over their British counterparts in
global companies and organisations. Alongside that, many
countries are introducing English into the primary curriculum
but – to say the least – British schoolchildren and students
do not appear to be gaining greater encouragement to
achieve fl uency in other languages.
If left to themselves, such trends will diminish the relative
strength of the English language in international educa-
tion markets as the demand for educational resources in
languages, such as Spanish, Arabic or Mandarin grows
and international business process outsourcing in other
languages such as Japanese, French and German, spreads.
The changes identifi ed by David Graddol all present clear
and major challenges to the UK’s providers of English
language teaching to people of other countries and to
broader education business sectors. The English language
teaching sector directly earns nearly £1.3 billion for the UK
in invisible exports and our other education related exports
earn up to £10 billion a year more. As the international
education market expands, the recent slow down in the
numbers of international students studying in the main
English-speaking countries is likely to continue, especially
if there are no effective strategic policies to prevent such
slippage. Clearly, the effect of developments in that direction
would not be limited to the commercial and educational
sectors. Cultural and civil contacts and understanding would
also be diluted.
The anticipation of possible shifts in demand provided by
this study gives all interests and organisations which seek
to nourish the learning and use of English with a basis for
planning to meet the eventualities of what could be a very
different operating environment in a decade’s time. That is
a necessary and practical approach. In this as in much else,
those who wish to infl uence the future must prepare for it.

J'y reviendrai prochainement, dès que j'aurais lu ce texte que je commenterai sans doute dans ma prochaine chronique d'Aligre FM.

vendredi, février 24, 2006

Antisémistisme ou emballement?

Il est toujours difficile (et déplaisant!) d'aller à l'encontre d'une émotion qui part de bons sentiments. Mais… tout le bruit fait autour du meurtre d'Ilan Halimi me met mal à l'aise. Y a-t-il vraiment antisémitisme comme on le dit?
Rien de ce que publie la presse ne permet vraiment de le dire. Quelques voyous imbéciles décident de kidnapper un jeune homme parce qu'ils le pensent riche, ils le séquestrent et le tuent. Ils le jugent, semble-t-il, riche parce que juif. C'est certainement stupide, mais est-ce antisémite? J'ai l'impression qu'ils auraient aussi bien pu le juger riche parce qu'habitant Neuilly, portant une cravate ou un vêtement de marque…
Je crains que dans cette affaire l'antisémitisme ait surtout servi ici d'alibi aux intérêts bien compris :
- d'un candidat à la prochaine élection présidentielle qui a fait du communautarisme sont fonds de commerce,
- de mouvements juifs d'extrême-droite qui tentent de rallier la communauté juive à leur cause et qui profitent (à la manière de Le Pen) du moindre incident pour mobiliser des gens naturellement émus et inquiets.
L'antisémitisme est une affaire trop sérieuse, trop grave pour être ainsi exploité à des fins partisanes.

samedi, février 04, 2006

image contre image

Les musulmans intégristes protestent contre des caricatures représentant le prophète qui les choquent nous dit-on profondément. Les télévisions nous montrent des images de ces mêmes intégristes protestant contre ces images avec des mitraillettes et des calicots portant des slogans du type "Kill those who insult Islam!!!" (en couverture du Monde de ce jour). Personne ne le dit : mais ces images sont à mes yeux (et probablement aux yeux de beaucoup d'occidentaux) au moins aussi choquantes. Nous avons nous aussi des valeurs, respect de la vie, de la liberté de chacun, que ces images violent tout autant que les malheureuses caricatures violent celles des musulmans les plus rigoureux.

Il faut défendre le droit au sacrilège

L'esclandre international provoqué par les dessins humoristiques danois illustre l'un des risques de la mondialisation que l'on a jusqu'à présent rarement évoqué : l'émergence d'un politiquement correct mondial. Que des musulmans installés au Danemark soient choqués par les dessins publiés dans la presse locale, on peut le comprendre (encore que je ne trouve rien de vraiment choquant dans ces dessins, mais je ne suis pas musulman). Qu'ils portent plainte contre les journaux qui les publient s'ils sont vraiment choqués, soit. Il y a des lois au Danemark pour protéger la liberté de la presse, et c'est à la société danoise de décider de ce qui lui parait juste. Mais que des musulmans installés à l'autre bout du monde, qui ne sauraient probablement pas situer le Danemark sur une carte, obtiennent des journaux danois qu'ils s'excusent, cela ne va plus, c'est imposer à une société lointaine des valeurs qui ne sont pas les siennes. Ces journaux ont eu tort de s'excuser et Paris, Londres et Washington (voir Le Monde d'appeler au respect des croyances des musulmans. On comprend que des gouvernements souhaitent calmer le jeu, mais que pourra-t-on dire si l'on n'a plus le droit au sacrilège? Devra-t-on demain s'interdire de se moquer du Christ sous prétexte que cela choque les catholiques? des créationnistes sous prétexte que cela choque leurs croyances? La liberté de pensée s'exerce toujours au dépens de quelqu'un. On ne saurait au nom du sacrilège limiter nos libertés.

Read more at news.bbc.co.uk/2/hi/mid...

vendredi, février 03, 2006

Beck-posner et la peine capitale

Posner et Becker, les deux gourous de l'école de Chicago, relancent, dans leur blog à quatre mains le débat sur la peine de mort. Débat qui ne nous concerne guère de ce coté ci de l'Atlantique, Dieu merci, mais à lire ces deux auteurs, plutôt réactionnaires mais intelligents, on voit combien leurs arguments sont faibles. Tous deux économistes, ils s'intéressent, comme il est naturel, à l'effet d'incitation de la peine de mort. Effet qu'ils disent contre tout bon sens être réel. Si cet effet était réel, les pays qui ont conservé ce châtiment seraient-ils ceux dans lesquels les meurtres sont le plus fréquent? Effet, ajoutent-ils, qui serait plus fort si l'exécution était plus proche de la condamnation, ce qui revient, en somme, à réduire les droits de la défense pour ceux qui sont condamnés à la peine la plus lourde. Ce qui est, naturellement, absurde.

Si j'en parle ici, c'est que cette discussion met une nouvelle fois en évidence l'erreur de raisonnement qui consiste à croire que le malfaiteur regarde la seule peine encourue. Comme tout bon économiste devrait le comprendre il pondère cette peine encourue du risque de la subir effectivement. Il y a une relation étroite entre la dureté des peines et l'efficacité (ou, plutôt, l'inefficacité) de la police. Là où la police attrape tous les délinquants, il n'est pas nécessaire de les punir sévèrement : une petite sanction aura un effet dissuasif. Lorsque la police travaille mal, on tente de compenser par des peines plus lourdes, mais c'est sans espoir.

jeudi, janvier 26, 2006

Google va censurer en Chine

Si Google est impeccable aux Etats-Unis, il ne l'est pas tant que cela en Chine où il a accepté, d'après l'AFP, de censurer les sites qui parlent de politique. Seule excuse : ils ne sont pas les seuls : Microsoft et Yahoo! font déjà de même.
Le net avait réussi à se développer en dehors de toute réglementation et de frontière, dans ce qui apparaissait à beaucoup comme un véritable rêve anarcho-capitaliste (libertarien, pour parler comme les Américains). Il apparaît de plus en plus qu'il ne peut échapper au poids de l'Etat. Il ne faudrait pas que sous couvert de réglementation, le paradis anarchiste ne se transforme en enfer à la Big Brother.

Des données sensibles volées dans une voiture

Cela se passe aux Etats-Unis, mais…
C'est l'histoire, révélée hier, d'un salarié d'une entreprise spécialisée dans le conseil financier qui se fait voler son micro dans un parking avec dessus des données sensibles (noms, numéros de sécurité sociale et probablement données financières) de 70 000 collaborateurs de l'entreprise (l'entreprise est installée dans tous les Etats-Unis) et de 158 000 clients.
Les données étaient tout juste protégées par un mot de passe. Le salarié a été licencié sur le champ et Ameriprise a commencé d'avertir ses clients de ce qui venait de lui arriver.
Pour lire tout l'article :
Stolen Ameriprise laptop had data on 230,000 people | CNET News.com

mercredi, janvier 25, 2006

Big Brother : on en plein dedans

Le hasard fait parfois bien les choses. Dans quelques jours, Privacy International, une ONG encore peu connue doit décerner ses prix qui dénoncent les organismes qui contrôlent de trop près nos vies privées. On peut imaginer que le gouvernement américain et son Président seront choisis et qu'on en parlera abondamment dans la presse (et dans la blogosphère!). A moins que les membres du jury ne choisissent de s'en prendre à MSN ou à Yahoo! On vient, en effet, d'apprendre que ces deux entreprises ont accepté de donner des informations au gouvernementée américain, informations que refuse de livrer Google.
Le débat sur la protection de la vie privée (la privacy) qui traînait depuis quelques années est donc engagé, avec d'un coté, le gouvernement américain qui ne recule devant rien au nom de la lutte contre le terrorisme et, de l'autre, un camp informel où l'on retrouve pêle-mêle organisations de défense de la protection de la vie privée, industriels (Google), internautes et, peut-être demain (du moins peut-on l'espérer) gouvernements inquiets de la tendance des autorités américaines à faire fi des droits d'autrui.
Cette nouvelle escarmouche a éclaté lorsque Google a annoncé, il y a deux jours, avoir refusé de livrer aux autorités américaines des données sur ses utilisateurs, données que le gouvernement américain souhaite obtenir pour lutter contre la pornographie. Il ne s'agissait pas (au moins officiellement) de données personnelles, juste de données statistiques, mais ceux qui l'ignoraient ont découvert à l'occasion que les moteurs de recherche (Google, mais aussi Yahoo!, MSN et bien d'autres) conservent des informations sur les utilisateurs.
Conserver ces données est doublement utile pour ces moteurs de recherche :
- cela leur permet d'améliorer la qualité de leurs réponses. Si la machine possède trace de mes précédents interrogations, elle saura que faire lorsque je tape sur mon écran "Hayek", elle saura s''il faut mettre en tête l'économiste (mes précédentes recherches montrent que je m'intéresse à l'économie) ou l'industriel (mes précédentes recherches montre que je m'intéresse plutôt aux voitires ;
- cela leur permet également d'analyser les comportements des utilisateurs, de mener des enquêtes marketing en ligne et d'affiner les outils publlicitaires avec lesquels elles gagnent de l'argent.
Refuser de donner ces informations n'est donc pas, de la part de Google, seulement un acte citoyen. C'est aussi une manière de protéger ses activité et, ce qui n'est pas moins important, sa réputation et la confiance que nous lui faisons. Sans confiance, il est probable que nous l'utiliserions de manière plus timide.
Les moteurs de recherche ne sont évidemment pas les seuls à posséder des informations sur nos activités. Les gestionnaires des systèmes de cartes de crédit conservent également des informations sur nos achats, tout comme les sociétés de téléphone (qui savent quand et à qui nous avons téléphoné, combien de temps…), les commerçants et, plus simplement, les différents organismes qui s'occupent de notre santé, de nos impôts… Il y a cependant plusieurs différences qui méritent qu'on s'attarde tout particulièrement sur cette affaire :
- à la différence des commerçants, des banquiers et de la sécurité sociale, les moteurs de recherche possèdent des informations sur à peu près toutes nos activités : les films que nous allons voir, les sujets qui nous intéressent, les achats que nous faisons (sur le net), les articles que nous lisons dans la presse (ils savent combien de temps nous sommes restés sur tel ou tel article…)… il leur est assez facile (ou il serait assez facile à quelqu'un possédant leurs informations de se faire une idée assez précise de nos opinions),
- à la différence de la plupart des autres organismes, ils ont une implantation mondiale : les données d'un utilisateur français, allemand ou belge peuvent être confiées au gouvernement américain au même titre que les données de citoyens américains. Ce qui en pratique veut dire qu'un Etat étranger peut venir fouiller dans nos vies, ce qui est évidemment une première,
- cela se passe dans un contexte très particulier, avec une administration américaine dont on sait qu'elle n'a de respect pour la vie privée ni pour les règles morales en vigueur ailleurs dans le monde. Le 23 janvier dans le plus des discours qu'il ait jamais prononcé, le Président Bush justifiait les écoutes téléphoniques au nom de la lutte contre le terrorism : la Cour Suprême m'a donné, a-t-il expliqué, autorité pour lutter comme il me semble bon contre le terrorisme,
- cela arrive alors que les meilleurs experts nous disent que technologie et protection de la vie privée sont appelés à entrer en collision (extrait d'un dialogue entre deux des fondateurs de Sun : "Scott is right that technology and privacy are on collision courses. . . Technology makes (surveillance and tracking) cheap (…)The tip toward the public space being made less private . . . is one that's hard to fight. It kind of has Moore's Law on its side. We have to hold onto what we want with the law, but technology doesn't make that easy.")
- alors même que l'on apprend par ailleurs qu'est en train de se développer aux Etats-Unis tout un marché de l'information confidentielle sur lequel on peut, pour 100$, acheter les informations que détiennent les compagnies de téléphone.
Le débat ne fait que commencer, mais les enjeux sont considérables et il serait bon que les pouvoirs publics ailleurs dans le monde, les organismes de régulation spécialisés, comme en France la CNIL, montent vivement au créneau. Ne serait-ce que pour évaluer ce que nous risquons et ce que l'on peut faire ou demander à la tehnologie (qui a probablement des réponses : on pourrait, par exemple, imaginer que l'on demande aux moteurs de recherche de stocker les données qu'ils collectent sur les internautes français en France, là où un environnement réglementaire peut éviter les dérives).

dimanche, janvier 22, 2006

Google, l'administration américaine : un conflit à suivre de très près

La presse française n'en a à peu près pas fait mention, mais le conflit qui oppose depuis quelques jours Google à l'administration américaine est de toute première importance tant pour l'avenir de Google que pour celui des outils internet. Pour ceux qui n'auraient pas suivi l'affaire, l'administration a demandé aux moteurs de recherche, dans le cadre de la préparation d'un texte de loi destiné à lutter contre la pornographie, de lui donner des informations sur les comportements des internautes. Elle lui a, en somme, demandé d'ouvrir ses bases de données et les informations dont le moteur de recherche dispose sur ses utilisateurs. Il ne s'agit pas, semble-t-il, d'informations nominatives (les moteurs de recherche ne disposent que d'adresses IP, encore que par croisement avec les informations disponibles dans le courrier électronique, on doit pouvoir retrouver beaucoup d'identités et d'adresses). Reste que cela pose de réels problèmes en matière de protection de la vie privée. Google a refusé de fournir des informations que d'autres moteurs auraient donné et c'est une décision grave, importante, qui va bien au delà de la seule protection de sa réputation et de son image plutôt positive auprès des internautes.
Ce n'est pas la première fois que l'administration américaine montre son intérêt pour tout ce que les moteurs de recherche savent des internautes. Une disposition du Patriot Act autorise l'administration à recueillir des informations sur les utilisateurs des moteurs de recherche sans que ceux-ci aient l'obligation de demander l'autorisation à utilisateurs (il leur est même, semble-t-il, interdit de les informer de la curiosité des services de sécurité).
Ces mesures posent toute une série de problèmes :
- des problèmes, d'abord, et tout simplement, de protection de la vie privée des internautes : nous n'acceptons pas que l'on écoute nos conversations téléphoniques (que l'administration Bush a écoutées sans vergogne), je ne vois pas pourquoi nous tolérerions que l'on s'intéresse aux questions que nous posons aux moteurs de recherche ou aux documents que nous lisons,
- des problèmes ensuite de protection des droits des internautes qui ne sont pas américains. Que les américains acceptent éventuellement d'être contrôlés par une administration qu'ils ont élue est une chose, mais cela ne veut pas dire que les Européens, les Asiatiques ou les Africains aient la moindre raison d'être ainsi contrôlés,
- des problèmes, enfin, de qualité de la technologie.
Il y a sans doute (et il y aura plus sûrement demain encore) des solutions techniques pour échapper à la curiosité des services spécialisés américains. Il suffirait après tout que Google et les autres moteurs de recherce cessent de conserver des informations sur nos questions. Mais le revers de la médaille est une moindre qualité des recherches. Si Google (et d'autres), gardent aujourd'hui traces de nos séjours sur internet, ce n'est pas pour le plaisir de nous épier, mais plus simplement pour améliorer la qualité de leurs prestations.
Connaître les questions que nous posons leur permet de personnaliser les réponses. Prenons un exemple simple : vous avez un ego un peu disproportionné et vous allez régulièrement vérifier que l'on parle de vous sur internet. Par malheur vous portez un nom banal (François Dupont, Jean Martin ou… Bernard Girard). Si le moteur de recherche conserve trace de vos interrogations passées, il saura ce que vous cherchez et il classera en tête toutes les réponses qui correspondent à ce que vous attendez, comme peut en témoigner l'historique de vos clics.
Cet exemple est un peu béta, mais on ne peut espérer personnaliser (et donc améliorer) les réponses que si l'on dispose d'informations sur les comportements passés. Interdire aux moteurs de recherche de conserver ces informations, c'est s'interdire d'améliorer la qualité de leurs résultats.
Cela fait beaucoup de motifs de s'opposer aux prétentions du gouvernement américain et de se féliciter de l'attitude ferme des dirigeants de Google.

samedi, janvier 21, 2006

La TVA dans le bâtiment, pas dans la restauration

Tout le monde est triste en France parce que l'UE va accepter une réduction de la TVA dans le bâtiment mais pas dans la restauration. Le Monde s'inquiète des limites de l'amitié franco-allemande. Mais franchement, qui peut donner tort à l'UE? Une baisse de la TVA n'a de sens que si elle augmente effectivement suffisamment l'activité d'un secteur pour le forcer à créer de l'emploi. C'est ce qui se produit dans le bâtiment. On en a déjà eu l'expérience et l'on sait que la mesure a deux effets positifs :
- elle réduit, d'abord, le travail au noir. Baisser les prix limite l'incitation à tricher,
- par ailleurs, les coûts étant dans le bâtiment étant très élevés, une baisse de plusieurs points de la TVA fait une grosse différence, crée une demande supplémentaire qui crée à son tour de l'emploi. Rien de pareil ne se produirait dans le monde de la restauration (qui irait plus au restaurant si la facture diminuait de quelques euros alors même que l'on a déjà le choix entre des établissements qui pratiquent des prix très différents?). Les restaurateurs assurent qu'ils utiliseraient cette manne pour mieux payer leur personnel. Qui peut vraiment les croire? Si c'était vrai, les plus riches le feraient déjà. Or, on sait bien que ce n'est pas le cas.

Une entreprise allemande licencie les gens qui se plaignent

Lorsque les patrons ont des idées, cela donne parfois des résultats étranges, comme dans cette petite entreprise allemande dont parle ce matin la BBC.

Je ne sais pas si le travail rend toujours heureux, mais dans cette entreprise mieux vaut être heureux au travail, sinon, c'est la porte!

Read more at news.bbc.co.uk/2/hi/eur...

vendredi, janvier 13, 2006

Internet Outsider: Google: The Bear Case

[Google menacé? Ce serait une nouveauté. Mais cet article d'un financier qui sait de quoi il parle (il est compromis dans le scandale Merrill Lynch) illustre ce qui est, je crois, l'une des grandes nouveautés du modèle économique que Google est, avec quelques autres, en train de développer :

- une croissance très rapide basée sur la bienveillance du public, de la communauté des internautes,

- des menaces qui peuvent mener à la catastrophe liées à la malveillance des mêmes internautes ou de certains d'entre eux.

On est, évidemment, très très loin des modèles classiques où une entreprise a surtout à craindre l'arrivée sur son marché de concurrents plus efficaces ou dont les produits sont de meilleure qualité]

Read more at www.internetoutsider.co...

Le chiffre qui tue…

C'est dans le New-York Times de ce matin (dans un article sur un juge qui a passé quelques mois en prison et qui en est revenu accablé parce qu'il y a vu) : 640 000 (oui, vous avez bien lu : 640 000!) personnes sont chaque année libérés des prisons américaines. Chiffre considérable qui tient aux politiques répressives de ces dernières années : quand on met des gens en prison pour des broutilles, ils finissent par en sortir. Mais dans quel état! Plus de la moitié récidivent et retournent en prison dans les mois qui suivent.
On savait que la prison fabrique des délinquants, plus on met de gens en prison quand on pourrait les sanctionner autrement, plus on en produit. CQFD.

L'Espagne régularise ses sans papiers et s'en trouve bien

Voilà un article qui illustre à merveille ce que je disais dans Plaidoyers pour l'immigration. Les politiques d'immigration trop restrictives, du type de celle que nous propose, après tant d'autres, NicolasSarkozy :
- enferme les immigrés sans papier dans les pays d'accueil,
- favorise le travail clandestin.
Le Monde.fr : En Espagne, la régularisation des sans-papiers remplit les caisses de la Sécurité sociale

jeudi, janvier 12, 2006

Un article de Daniel Cohen

Beaucoup de choses ont été écrites sur les émeutes, parfois intéressantes, parfois moins. Il y avait hier dans le Monde un papier de Daniel Cohen qui mérite qu'on s'y attarde un instant. Le voici pour ceux qui n'auraient pas acheté le journal et qui hésiteraient devant le prix des archives.

Banlieues, chômage et communautés, par Daniel Cohen (LE MONDE | 10.01.06 | )

Le taux de chômage français est de 10 %, celui des jeunes de 20 %, celui des jeunes des cités de 40 %. A la recherche de causes "culturelles" à la crise des banlieues, il est facile d'oublier l'importance du chômage. Une étude des émeutes urbaines américaines, dont le champ d'analyse couvre trois décennies, montre que le chômage, et non la pauvreté, est l'un des facteurs majeurs qui expliquent les soulèvements urbains. Ce n'est pas parce qu'on est pauvre qu'on se révolte, mais parce qu'on n'a pas de travail, qu'on se sent étranger au monde où l'on veut vivre.

Plus que dans les autres pays, le chômage français est une barrière discriminante. Une frontière sépare ceux qui bénéficient des protections liées à un emploi stable, les "insiders", et ceux qui en sont privés, les "outsiders". L'opposition entre les jeunes et les adultes est parfaitement représentative de cette césure. Aux jeunes les stages et les contrats à durée déterminée (CDD) ; aux adultes les contrats à durée indéterminée (CDI) et les avantages y afférant. Ce qui rend le chômage français socialement tolérable, même si la révolte des stagiaires prouve que la limite est atteinte, est l'idée simple selon laquelle les outsiders ont tôt ou tard vocation à devenir insiders. Les jeunes finissant tous par devenir adultes, ils profiteront eux aussi du même statut.

Ce n'est pourtant pas le seul facteur à l'oeuvre. Le fait que les jeunes puissent être directement pris en charge par les adultes joue également un rôle fondamental. Car la France emprunte de nombreux traits à ce qu'on peut appeler le capitalisme "méditerranéen", pour reprendre la typologie éclairante de Bruno Amable. Dans un tel système, les outsiders ne sont pris en charge ni par l'Etat, comme dans le capitalisme scandinave, ni par le marché, comme dans le capitalisme anglo-saxon, mais par un jeu plus ou moins assuré de solidarités familiales.

C'est ici que pointe la crise des banlieues. Si le chômage français est à la limite de ce qui est acceptable pour la population en général, il devient catastrophique pour les populations à risque. Le paradoxe central qui est mal compris lorsqu'on parle des banlieues est en effet le suivant : les jeunes des cités sont privés des solidarités intrafamiliales qui rendent le "modèle français" supportable aux autres jeunes. La question "culturelle" apparaît ici, mais sous une forme inverse de celle ordinairement posée. Contrairement à l'image d'Epinal d'un communautarisme fort qui serait en soi un facteur d'exclusion, l'existence sociale des jeunes dans les banlieues est fragile du fait d'un lien communautaire faible.

L'exemple américain, même s'il est inacceptable en France, montre que l'intégration des minorités est bel et bien fonction de la force des solidarités intracommunautaires. Lorsque les Cubains chassés par Fidel Castro en 1980 ont cherché un emploi à Miami, plus de la moitié d'entre eux ont trouvé un emploi dans une entreprise cubaine (où ils travaillaient encore dix ans plus tard). Lorsque les communautés sont soudées, comme dans le cas chinois, le nouvel arrivant peut aussi compter sur un crédit communautaire, lequel fonctionne à la manière des tontines africaines : le premier qui rembourse aide au financement de ceux qui suivent. Ainsi peut fonctionner une accumulation primitive, qui offre à la seconde puis à la troisième génération les ressources qui permettent ensuite une véritable intégration.

Pourquoi certaines communautés sont-elles faibles, d'autres fortes ? Pour qui chercherait la réponse dans l'ethos originel de la communauté elle-même, il faudrait expliquer pourquoi les Mexicains échouent là où les Cubains réussissent, alors même qu'ils sont les uns et les autres catholiques et hispanisants. Souvent les communautés émigrées réussissent alors même que le pays d'origine est en crise.

Un facteur essentiel tient en fait aux conditions d'entrée des premières générations. Lorsqu'elles trouvent des conditions économiques favorables, elles offrent un modèle aux suivantes, qui peuvent alors croire en leurs chances. Dans le climat détérioré des années 1980, l'intégration est plus dure : l'échec de la seconde génération rejaillit sur la troisième. Ainsi, dans le cas mexicain, les enfants de la troisième génération, confrontés aux difficultés des adultes, se désintéressent de l'école, alors que la seconde génération y mettait encore tous ses espoirs. La communauté devient faible et son image se retourne contre ses membres.

MODÈLE RÉPUBLICAIN FRANÇAIS

Le modèle républicain français, qui joue tout sur l'intégration par l'école, est évidemment allergique à l'idée qu'un lien communautaire fort puisse être un facteur d'intégration. On préfère souligner plus directement que le niveau scolaire des parents étant faible, le handicap des enfants devient vite insurmontable.

Ce raisonnement est indiscutable, et ceux qui le sous-estiment au profit d'explications strictement culturelles manquent l'essentiel. Il est pourtant incomplet. Dans les pays émergents aussi, le handicap scolaire des parents est écrasant. Cela n'empêche pas certains d'entre eux de rattraper, parfois en deux ou trois générations, le retard initial. Singapour était, après la guerre, un pays à 90 % analphabète, il est aujourd'hui classé parmi les meilleurs, devant la France. Mais contrairement aux enfants de Singapour qui bénéficient de programmes par définition adaptés à leur niveau, l'école de la République fixe une norme qui est celle de la moyenne nationale, inadaptée aux enfants vivant dans les banlieues.

Ce constat ne signifie pas qu'il faille une école au rabais, mais qu'on devrait réfléchir davantage aux moyens d'adapter l'école aux jeunes auxquels elle s'adresse. On pourrait, par exemple, commencer l'enseignement primaire plus tôt, dès 5 ans, pour les familles en difficulté, permettre aux enfants d'aller à l'école en juillet, de manière plus ludique, de façon à préparer l'année suivante. Pour les plus de 18 ans, peut-être faut-il réfléchir aussi à un RMI-jeunes, avec un accent sur le "I", cumulable au premier euro à un salaire ou à une bourse d'études...

La crise des banlieues ne se comprend pas si on l'interprète comme l'expression d'un communautarisme fort : ce serait plutôt le contraire. Ce constat ne veut certes pas dire qu'on doit le regretter. Il signifie que la République française doit prendre conscience du fait que son système fonctionne sur des solidarités privées dont sont dépourvus les plus démunis. Faute d'y suppléer elle-même, elle ne devra pas s'étonner que le communautarisme se présente comme une solution au problème qu'elle n'aura pas su résoudre.

Excellent papier, et je n'irai certainement pas contre puisque l'une des propositions que je fais dans mo livre est, justement, de demander aux entreprises et, notamment, aux entreprises publiques, de réserver les stages qu'elles offrent aux jeunes à des enfants des cités. J'y reviens même plusieurs reprises parce que je crois, comme Daniel Cohen, que le manque de réseau, de relations est l'un des handicaps des jeunes (ils ne peuvent pas exploiter ce que les sociologues appellent les "liens faibles". Mais, mais… parce qu'il y a un mais! Faut-il attribuer les émeutes au chômage? Les gamins que la police a arrêtés étaient le plus souvent trop jeunes pour se présenter sur le marché du travail.
Sauf à penser qu'ils se sont révoltés à la place d'autres (un peu comme en 1995, les salariés du secteur public ont fait grève à la place des salariés du privé) ont doit chercher à leur révolte d'autres raisons.

dimanche, janvier 08, 2006

Banlieues : Insurrection ou ras le bol?

Mon livre sur les banlieues vient de sortir aux Editions les Points sur les i. Il devrait être disponible dans les jours qui viennent en librairie, mais on peut aussi le commander directement chez l'éditeur. Un must! naturellement…:)).

dimanche, décembre 25, 2005

Combien de temps dure Noël?

Je passe, ce 25 décembre, vers 16h50 rue Saint-Guillaume. La nuit n'est pas encore tombée, Paris est vide, mais je croise un habitant de cette petite rue qui vient jeter à la poubelle, dans le sac plastique doré de rigueur, son sapin de Noël. Il en est pour qui la fête ne dure pas très longtemps. Il est vrai que ce brave homme n'est plus, depuis longtemps, d'âge à croire au Père Noël.

Le piratage et le juste prix

Alors qu'au Parlement, on se préoccupe beaucoup de téléchargement, on parle moins des motifs pour lesquels on pirate. Or, là est peut-être la réponse aux questions que l'on se pose. J'avancerai deux motifs :
- la disponibilité : on trouve sur internet des choses qu'on ne trouve pas dans le commerce, et on les télécharge parce qu'on n'a pas d'autre manière de se les procurer. L'exemple le plus courant est celui des séries télévisées qui passent aux Etats-Unis et qu'on n'a pas en France ou (autre cas de figure) qu'on ne peut avoir qu'en s'abonnant à Canal Plus, ce qui fait un peu cher pour voir une émission, mais il y a d'autres exemples : Amazon, itunes et tous les distributeurs sur internet font pus de la moitié de leur chiffre d'affaires avec des disques, des livres… qu'on ne trouve pas dans le commerce (Amazon réalise un plus gros chiffre d'affaires avec les livres qui ne sont pas en vente chez Barnes Nobles qu'avec les 130 références que possède le grand libraire américain ;
- le coût trop élevé. Les éditeurs de disques, de films, de livres… vendent aux distributeurs sur internet à des coûts correspondant à leurs prix de vente en gros de leurs produits dans les circuits traditionnels. Apple achèrait les chansons qu'il vend 0,99$, 0,65$. L'objectif est, bien évidemment, déviter une révolte de leurs distributeurs, mais c'est évidemment bien trop cher et n'a aucun rapport avec ce que devrait être le prix d'une chanson prise sur internet.
On sait que les téléchargements pirates sont lents, très lents, prennent beaucoup plus de temps que les téléchargements payants.
Si l'on s'en tient à l'analyse économique, les pirates acceptent de travailler dans de mauvaises conditions (avec un ordinateur dont les performances sont ralenties) pour deux motifs :
- ils ne trouvent pas ailleurs le produit qu'ils recherchent,
- le prix à payer dans le circuit officiel ne compense les coûts qu'il y a à se fournir sur lecircuit parallèle : temps de connexion, ordinateur ralenti, attente du produit.
Le piratage cessera le jour où les producteurs se comporteront autrement qu'en défenseurs du passé.

samedi, décembre 24, 2005

Une exposition à ne pas manquer : Photo de ma photo

Il s'agit d'une exposition de photographie de quelqu'un qui n'a jamais été photographe au sens où tant d'autres ont pu l'être. Maurice Lemaitre dont on pourra début janvier voir un peu plus de 50 ans de photos à la galerie Christian Siret, dans les jardins du Palais-Royal, est plutôt un peintre qui s'est amusé avec la photographie, qui y a gllissé des signes, des lettres, des mots inventés, qui a joué en laboratoire. Le résultat est souvent étonnant et mérite d'être vu. J'ajouterai que ceux qui connaissent un peu l'oeuvre de Maurice Lemaitre, qu'il s'agisse de ses peintures, de ses films ou de ses poèmes phonétiques, letttristes, seront probablement surpris de découvrir que c'est dans cet art "mineur' (mineur pour lui en tout cas) qu'il a donné le meilleur de lui-même. Je ne suis pas certain que Maurice Lemaitre ait, demain, une grande place dans les histoires de l'art (s'il me lit, il va me jeter un sort!), sinon pour ces photos.

mercredi, décembre 21, 2005

Un nouveau navigateur

Je viens de découvrir un nouveau navigateur, encore à l'état de développement, tout à fait remarquable qui permet de stocker les signets sur la toile (et donc de les partager, mais aussi de les exploiter de manière infiniment plus commode que lorsqu'on les stocke sur son propre ordinateur), de rédiger des notes sur son blog et plein d'autres choses…

son nom : Flock. Je n'en ai pas encore fait le tour, je dois vérifier qu'il est plus rapide et aussi fiable que Safari, Camino ou Firefox que j'utilise régulièrement, mais il est sur plusieurs points déjà plus avancés que chacun de ces produits dont je pensais encore hier qu'ils étaient ce que l'on peut faire de mieux.

mardi, décembre 20, 2005

2 semaines de silence et… un livre

Je suis resté deux semaines sans intervenir sur ce blog. C'est long, trop long, mais j'ai une excuse : j'étais occupé à écrire et corriger le manuscrit d'un livre qui doit sortir en janvier aux éditions les Points sur les i sur les émeutes de novembre. Ma thèse en deux mots : nous avons assisté à deux mouvements simultanés : une insurrection des jeunes qui n’en peuvent plus du harcèlement policier, de l’échec scolaire et de tout ce qu’ils vivent comme des injustices, le ras le bol de leurs parents et de leurs « grands frères » qui ne supportent plus les discriminations et le soupçon qui les accompagnent en permanence. Tout le livre consiste à analyser en parallèle ces deux mouvements. A très bientôt en librairie…

La technologie aura-t-elle la peau des auteurs?

Je me souviens d'avoir lu, il y a une quinzaine d'années, peut-être plus, dans une revue américaine d'intelligence artificielle (elle s'appelait, je crois, tout simplement IA) un bel article racontant comment l'épouse d'un chercheur en informatique devenu amnésique avait demandé à ses collègues, amis, cousins… de raconter les aventures qu'ils avaient vécues ensemble sur un programme informatique. Elle pensait qu'en relisant son histoire vue par d'autres son mari retrouverait la mémoire. Je ne sais pas ce qu'il est advenu de cette expérience, mais je retrouve ce principe sur un site consacré à l'histoire du Macintosh, Folklore.org, qui demande aux acteurs de raconter l'histoire de leur point de vue, de se compléter et se corriger éventuellement. On n'est pas très loin de Wipikedia, l'encyclopédie qui se construit de manière collective et anonyme (les articles ne sont pas signés). Sans doute voit-on d'ailleurs, au travers de ces différentes expériences s'évanouir la notion d'auteur dont Roger Chartier avait raconté l'émergence dans un beau livre trop méconnu : L'ordre des livres, publié aux éditions Alinéa en 1992, dans lequel il fait l'histoire du concept d'auteur et montre comment il est apparu au XVIIIème siècle avec la professionnalisation de l'écriture.

jeudi, décembre 01, 2005

La renationaliation de la musique contemporaine

Le compositeur Philippe Hurel que je rencontrais hier pour préparer un hommage à Ivo Malec, me disait les difficultés que ses collègues et lui-même avaient à se faire jouer à l'étranger, notamment en Grande-Bretagne. Pierre Boulez s'en est, me dit-il, récemment ému, comparant l'ouverture internationale de sa génération à la fermeture actuelle.
Phiippe Hurel explique cela par la réduction des budgets. Lorsqu'ils sont trop faibles, on tente de les garder pour soi et on évite de les laisser partir à l'étranger.
Comme quoi, la mondialisation n'est pas ce long fleuve tranquille qu'on nous décrit parfois.

Internet va-t-il améliorer la presse écrite?

Si la nouvelle formule du Monde a été conçue pour résister à la déferlante Internet, c'est une réussite : articles plus riches, plus longs, qu'on lit moins bien sur un écran, papiers plus approfondis qui marquent la différence avec les à peu près des blogs et autres journalistes de forutune que l'on trouve sur le net, information plus variée (dans le numéro daté d'aujourd'hui une double page sur le procés d'Outreau et une autre sur les collectionneurs d'art contemporain), toutes ces innovations qui vont à l'encontre de ce que l'on a souvent entendu (les lecteurs aimeraient des papiers plus courts, comme si l'on pouvait, en faisant plus court, faire concurrence à la radio ou à la télé?) améliorent incontestablement la qualité du journal.

Elles procédent de deux mécanismes :
- mimétisme du journalisme internet : multiplication des informations, des points de vue qui permet au lecteur qu'un sujet intéresse de l'approfondir,
- exploitation des atouts du papier : il est plus facile et agréable de lire sur papier que sur écran, meilleur contrôle et donc fiabilité de l'information.

On verra si la nouvelle formule de Libération s'oriente dans la même direction. Reste à la presse à résoudre deux problèmes :
- inventer une articulation entre sa version imprimée et sa version électronique : les blogs des journalistes que proposent Le Monde et Libération sont une première piste intéressante, mais il y a encore beaucoup à faire (comme, par exemple, une meilleure exploitation des archives) ;
- résoudre le problème de sa distribution. Même lorsque l'on vit au centre de Paris, on n'est pas assuré de trouver facilement un quotidien (pour ne citer que cet exemple, il m'arrive d'aller à pied de Saint-Germain des Près à Boulogne. Je traverse la moitié de Paris sans passer devant un kiosque).