jeudi, septembre 27, 2007

Gautier-Salagnac et la théorie du complot

Les ennuis judiciaires à venir de Denis Gautier Salagnac (patron de la très puissant UIMM au MEDEF, il aurait détourné près de 6 millions d'euros des caisses de l'organisation patronale) ont dores et déjà donné lieu à une théorie du complot.

C'est @rret sur image, le blog de Daniel Schneiderman et son équipe qui a le premier dégainé et deviné le complot. Le raisonnement est simple : ce sont des journaux des groupes Lagardère et Dassault qui ont les premiers diffusés des informations sur une enquête qui n'aurait pu, nous dit-on, avoir lieu sans la bénédiction des plus hautes autorités de l'Etat. Il y a donc anguille sous roche. Et l'anguille est toute trouvée : l'argent aurait été détourné pour financer les organisations syndicales, comme le suggère à mi-mot un journaliste du Figaro dans deux passages de son article :

- "Côté patronat, c'était hier, silence radio. « No comment ». Laurence Parisot n'a pas souhaité réagir à chaud sur l'affaire révélée par Le Figaro. Cela ne veut pas dire que la présidente du Medef restera éternellement silencieuse. Plus probablement veut-elle prendre le temps d'évaluer sereinement une situation bien embarrassante. Et pas seulement pour le patronat ! En témoigne l'absence de réaction des syndicats, habituellement si prompts aux commentaires, qui plus est lorsqu'il s'agit d'un « scandale » patronal."

- "Nombre d'observateurs subodorent en effet que ces fonds étaient en réalité versés à des organisations syndicales, de façon à peu près aussi transparente qu'étaient financés les partis politiques avant que la loi n'y mette bon ordre."


La publication de cette information à la veille de négociations qui s'annoncent difficiles pour le pouvoir n'aurait donc d'autre objet que de mettre un peu plus en position de faiblesse les organisations syndicales.

Tout cela est, bien sûr, avancé sans la moindre preuve et laisse rêveur :
- Si les syndicats sont menacés par ces révélations, le MEDEF pourrait ne pas sortir indemne de cette opération. Le pouvoir veut-il l'affaiblir lui aussi?
- Ces méthodes sentent bon le gaullisme d'hier et la Chiraquie. Pour le sarkozisme, ce serait une première. N'est-ce pas un peu tôt pour une équipe qui vient tout juste de s'installer?
- Entraîner les syndicats dans un scandale financier est-il la meilleure manière de les "calmer"? Cela pourrait, au contraire, les inciter à se radicaliser pour montrer à leurs troupes qu'ilils ne se sont pas laissés acheter ;
- Quelles négociations en cours, quels conflits graves auraient, ces dernières années justifié ces paiements?

Il est vrai qu'aller chercher de l'argent en liquide quand chacun sait que c'est risqué au delà de certaines sommes, comme l'ont fait DSG et ses collaborateurs, laisse également rêveur…

Taxis parisiens

Quiconque les emprunte sait combien les taxis sont gens étranges.

Ils étaient hier en grève à Paris pour mettre en garde un gouvernement qui voudrait toucher à leurs "privilèges". Une corporation en marche… classique, rien à dire sinon que l'on aurait préféré qu'ils fassent cela un jour de beau temps.

Le soir-même, je prends un taxi. Sa première question : allez-vous dans le 16ème? Je n'y vais, je le lui dis, il m'invite à monter. Je demande au chauffeur, un homme plutôt jeune, pourquoi il refuse d'aller dans ce quartier. Parce que, me dit-il, les gens qui y habitent sont des cons… sans autre commentaire.

Je doute que ce comportement soit pris en compte dans les modèles des économistes.

lundi, septembre 24, 2007

Jospin, ségolène et les socialistes

Jospin récidive dans les attaques contre Ségolène. C'est, bien sûr, son droit, mais ses attaques rappellent celles de Giscard contre Chirac et celles de Rocard contre Mitterrand. Comment se fait-il que des gens intelligents, des démocrates sincères, des politiques de qualité qui ont plutôt bien gouverné se révèlent aussi mesquins dans l'adversité, aussi incapables d'accepter leur défaite et de voir la réalité en face : si les militants socialistes ont massivement (à plus de 60%) choisi Ségolène Royal contre Fabius, Strauss-Khan et (faut-il le rappeler?) Jospin, c'est sans doute qu'ils avaient de bonnes raisons de le faire. A tout le moins, leur choix signifiait qu'ils en avaient assez des dirigeants historiques du parti, qu'ils voulaient de nouvelles figures capables de renouveler problématique, programme et discours, ce que Ségolène a fait, même si ce fut souvent de manière improvisée et un peu brouillonne. Ses idées de démocratie participative ont beaucoup choqué, mais elles avaient le mérite de la nouveauté et annonçaient une révision de notre environnement politique autrement intéressant que le ravaudage constitutionnel que nous prépare la commission Balladur.

Les propos de Jospin, parler de Ségolène comme d'une figure seconde de la politique ne relèvent certainement pas du sexisme, moins encoredu racisme, mais ils sont une marque intolérable de mépris à l'égard de quelqu'un qui a été choisi par les militants et n'a pas démérité (on ne le répètera jamais assez, 47% des voix au second tour c'est infiniment mieux que 16% au premier).

Un dernier mot : à force d'attaquer aussi violemment Ségolène Royal, certains socialistes vont finir par nous faire croire que non contentes de pas voter pour elle (car comment un Jospin a-t-il pu voter pour Ségolène sachant ce qu'il en pensait?) ils ont incité leurs camarades à faire de même.

samedi, septembre 22, 2007

Rhétorique sarkozienne

Nicolas Sarkozy parle tant et tant qu'est en train de se développer une sorte de spécialité nouvelle qui est à Sarkozy ce que la kremlinologie fut un temps au Kremlin. Elle produit assez régulièrement l'occasion de belles analyses comme celle que Judith Bernard propose des dernières allocutions de notre Président. Elle convoque quelques figures de rhétorique pour nous expliquer qu'il parle pour ne rien dire, ce que l'on soupçonnait. Mais, il y a plus : la lecture des commentaires montre que beaucoup d'internautes n'en peuvent plus de cette campagne permanente. Ils ferment leur poste ou tournent le bouton lorsqu'ils croisent Nicolas Sarkozy à la radio ou à la télévision. Ce qui m'amène à cette question : combien de temps faudra-t-il pour ue ce phénomène de rejet touche une majorité de Français?

Picasso en raccourci

Pour tous ceux qui trouvent les expositions un peu fastidieuses, ce très joli petit film montre que la technologie a ses solutions. Plutôt que d'aller au Musée Picasso, de faire la queue pour acheter un biller, de piétiner devant des tableaux, de se perdre dans les salles,quelques secondes devant son écran et le tour est joué.

mercredi, septembre 19, 2007

Dialogue social, un leurre comme l'ouverture à gauche?

Nicolas Sarkozy n'a pas manqué une occasion, dans son discours sur le social au Sénat, de parler du dialogue social. Nul ne saurait le lui reprocher. Il en a tant parlé que j'ai eu un instant le sentiment qu'il voulait créer en France un Etat corporatiste à l'autrichienne. Mais ce n'était sans doute qu'une illusion. On en est très loin pour des tas de motifs et je ne pense pas que l'idée l'ait jamais effleuré (ou, mais c'est peut-être la même chose, qu'elle ait jamais effleuré ses conseillers).

Connaissant l'état des organisations syndicales, leur difficulté à représenter et mobiliser les travailleurs (et le MEDEF ne fait pas mieux que les syndicats ouvriers), voyant également son insistance à obtenir des résultats dans des délais si courts qu'il est matériellement impossible de les tenir, entendant ce qu'il a pu dire des électriciens ("admirables en 1999") et des conducteurs de la SNCF (tout aussi "admirables en 2005"), je me demande si tout cela ne relève pas de la tactique.

Un peu comme l'ouverture a pu anesthésier une partie de l'opinion et faire passer des mesures destinées aux plus riches (ces 15 milliards de cadeaux fiscaux que même ses amis trouvent inutiles et inefficaces), cet appel au dialogue social, ces rencontres avec les dirigeants syndicaux pourraient n'avoir pour objectif que de faire passer la pilule et éviter ou retarder le déclenchement de mouvements sociaux de grande ampleur.

Le fait de se mettre ainsi en avant peut d'ailleurs aider. On cède plus facilement au président de la République qui a une légitimité que nul ne conteste qu'à un ministre que l'on sait révocable. Et, pour dire les choses plus prosaïquement, il est plus excitant pour un dirigeant syndical d'être reçu à la Lanterne à Versailles que dans une salle de réunion du Ministère du Travail. Ce n'est pas faire injure aux Thibault, Chérèque et autres Mailly que de penser qu'ils sont comme nous tous sensibles à ce type d'attention.

Cet appel au dialogue social ne suffira évidemment pas, mais accompagné de quelques glissements et reculs subtilement négociés, il peut faire passer des mesures qui auraient autrement eu plus de difficultés à s'imposer. C'est certainement habile, reste à vérifier que les salariés se laissent faire et, surtout, que ces mesures peuvent résoudre les problèmes qu'elles prétendent traiter.

Quant au dialogue social… Nicolas Sarkozy met les organisations syndicales dans une étrange situation, un de ces double binds dont parlait d'école de Palo Alto. D'un coté, il leur dit "je vous aime" et il le répète, de l'autre, il les somme de se plier à ses désirs, de signer les accords que ses collaborateurs auront rédigés. Appliquée dans les familles, ces stratégies conduisent à la schizophrénie, dans le monde du travail, elles peuvent conduire à une fragmentation plus grande encore du champ syndical et à des conflits au sein des organisations entre ceux qu'il aura séduits et les autres.

lundi, septembre 17, 2007

La question humaine : un film qui pense

C’est un film qui intrigue, d’abord. De longs plans avec des coupes sèches qui déroutent le spectateur qui ne sait pas où il se trouve mais reste attentif jusqu’à ce que lentement se dégage un thème qui ne prend tout son sens qu’à la toute fin du film, une voix qui parle sur un écran noir. Ce film parle de l’entreprise, de la technique, de la solution finale, du management, des licenciements et des sans papiers et met ces différents sujets en résonance.

Son thème central est sans doute la technique, mais les lecteurs de Christophe Dejours reconnaîtront certainement quelques uns des thèmes de leur auteur favori, notamment cette insensibilité à la douleur d’autrui que produisent les organisations hiérarchiques et qui rapprochent les managers des kapos.

Quand je dis que le thème central de ce film est la technique, je veux dire qu’il est une réflexion sur la manière dont la technique permet, dans une structure hiérarchisée et surtout organisée de manière rationnelle de déplacer la responsabilité individuelle : l’ingénieur n’est pas déresponsabilisé, comme le montrent à l’évidence deux scènes de ce film, l’une dans laquelle le psychologue d’entreprise, son personnage principal, parle avec le Directeur général qui le félicite, un peu ironiquement, de la manière dont il a su identifier les bons critères pour sélectionner ceux à licencier (scène d’une formidable vérité qui révèle l’un des ressorts du pouvoir : la capacité du dirigeant à ramener la morale dans la conversation, morale que son interlocuteur a justement négligée tout à l’exécution de sa tâche), l’autre dans laquelle le psychologue lit un texte dans lequel un ingénieur de la SS explique comment modifier le camion qui tue en Pologne les juifs (la marchandise, dit-il, dans un euphémisme ou, plutôt, processus d’abstraction, qui lui permet justement de ne traiter que des aspects techniques) pour les rendre plus efficaces. L’ingénieur (le technicien) n’est pas déresponsabilisé, il est tout à fait responsable, mais sa responsabilité est réduite, limitée à à son champ de compétences et à lui seul.

Aller de l’entreprise aux nazis ne va pas de soi, mais il y a un passage de ce film qui révèle un des mécanismes de cette mise en évidence des résonances. Il est au croisement de deux plans, deux scènes. Dans la première, le personnage principal est dans un café de banlieue, le soir. Des policiers arrivent et arrêtent systématiquement, sans explication, les noirs qui y sont présents et les fouillent contre un mur avant sans doute de les faire expulser. La scène suivante est un gros plan sur deux chevilles attachées par du scotch large. Le spectateur fait aussitôt le lien avec les pratiques de la police des frontières lorsqu’elle reconduit des étrangers un peu turbulents. Il ne s’agit pas du tout de cela : les pieds sont ceux du directeur général qui s’est attaché pour mieux se suicider. Mais par ce biais rhétorique, par cette métaphore, le lien est directement établi entre des univers a priori lointains et ce rapprochement est d’autant plus troublant, qu’il est à peine suggéré : juste un peu de scotch autour de chevilles. C’est au spectateur de penser, de convoquer ce qu’il sait pour mieux comprendre ce qu’on lui montre.

Il y a dans ce film une autre dimension qu’on aurait tort de négliger. On y voit au début plusieurs scènes tournées dans une rave party, scènes violentes, indécentes, brutales, quoique très contrôlées, il y a des gardiens au milieu des ravers qui évitent qu’ils se fassent trop mal alors qu’ils perdent conscience. Dans une de ces scènes, on comprend que le psychologue va retourner au travail au petit matin sans avoir dormi ou presque (c’est un garçon qu’il a recruté qui le nettoie avec des serviettes humides). Cette absence de travail pourrait lui valoir une journée d’enfer, une matinée pourrie. Rien de pareil. Il continue, toujours aussi efficace. Plus peut-être même qu’avant. C’est, nous dit le film, que l’entreprise fonctionne comme une secte, qu’elle n’a de cesse d’épuiser ses collaborateurs pour mieux se les attacher, les motiver et leur interdire de penser à autre chose.

Il est rare de voir un film qui pense. C’est le cas de celui-ci.

jeudi, septembre 13, 2007

Il est revenu!

Il nous manquait, il est revenu. Je veux dire François Mitterrand et son blog que l'on peut trouver ici. Son premier message, après quelques mois d'absence, est court et sibyllin mais quelques mots valent mieux que beaucoup de silence.

L'immigration : terrain d'expérimentation

Il y a des informations qui devraient ramener rapidement à la réalité ceux qui se sont laissés séduire par la jeunesse et le dynamisme de Nicolas Sarkozy. Le titre du Monde de ce soir est de celles-là : Tests ADN pour certains candidats à l'immigration qui nous rappelle de manière particulièrement crue que la lutte contre l'immigration a, de tous temps, été un terrain d'expérimentation de toutes les mesures de contrôle de la population. Si l'on accepte aujourd'hui les tests ADN pour les immigrés, pourquoi les refuser demain pour telle ou telle autre catégorie de citoyens? Il ne s'agira que d'une extension banale.

Quand on pense à Kouchner et à tous ceux qui se disaient il y a quelques semaines encore de gauche… S'ils se souciaient un peu plus que de leur carrière, ils claqueraient la porte.

Qu'ils sont sages!

Je suis avec beaucoup d'attention les nouveautés sur internet, ce qui m'a fait découvrir tout récemment un service formidable, Panimages, qui permet de trouver des images en plusieurs langues. Il ne s'agit encore que d'un produit expérimental, mais dores et déjà très efficace.

Je l'ai, comme vous ferez sans doute, expérimenté sur de nombreux mots et, notamment, sur le mot étudiants qui, dans ma jeunesse, évoquait plutôt la révolution, la révolte ou, au moins, le désir de changer le monde. Ce qui n'est plus tout à fait le cas, si j'en juge par ces résultats où l'on voit, à coté d'étudiants vraiment très sages, des militants sarkozistes. Déprimant? Un peu, tout de même.

vendredi, septembre 07, 2007

Rien ne vaut un regard d'ailleurs

Il y a quelques années, alors que j'étais abonné au Wall Street Journal et que je le lisais tous les jours, j'avais remarqué qu'on avait plus facilement dans ce journal américain des informations sur ce qui se passait en Europe que dans les presses européennes qui avaient les yeux fixés sur les informations locales.

Dans un registre un peu différent, il me semble que l'une des sources d'information les plus riches sur ce qui se passe en France nous vient actuellement des Etats-Unis. Je veux parler du blog sur la société français et son actualité que tient très régulièrement l'excellent Arthur Goldhammer. On y découvre l'actualité vue par quelqu'un qui vit à Boston et qui fait des choix souvent très pertinents, qui éclairent en tout cas bien mieux que les mises en page de nos journaux sur ce qu'il y a de plus étonnant dans l'actualité politique ou économique. Godhammer travaille avec de la presse et d'internet, mais sa lecture est un délice. Vraiment!

jeudi, septembre 06, 2007

Internet nous enseignerait-il la tolérance?

Dans un article récent du Daily Telegraph, une psychologue de Harvard assure qu'internet nous rendrait plus timide. D'après ses calculs, depuis qu'internet s'est développé, le nombre de ceux qui se déclarent dans les sondages timides aurait fortement augmenté (passant de 40 à 50%). C'est naturellement à vérifier, mais la fréquentation régulière du net fait penser que celui-ci favorise plutôt la tolérance ou, autre hypothèse, qu'il séduit les plus tolérants d'entre nous.

J'en veux pour preuve un échange sur le blog de Chris Anderson. Anderson est l'auteur de The long tail, un livre sur l'internet qui a eu un certain succès l'année dernière. Il se trouve qu'Anderson a une passion dans la vie : les drônes, qu'il en construit et qu'il fait circuler des informations sur la manière d'en construire sur ses sites. Or, voilà qu'il a découvert sur un site spécialisé le post d'un amateur iranien qui raconte qu'il a construit son propre drône. L'appareil montré en photo est décoré de drapeaux iraniens, ce qui inquiète aussitôt Anderson qui se demande si en mettant à la disposition de tous ses informations il ne risque pas d'aider l'ennemi.

Ce post a suscité immédiatement de nombreuses réponses d'un peu partout dans le monde qui vont toutes dans le même sens, qui développent les mêmes idées et lui donnent le même conseil : continuez de donner vos informations.

Les arguments de ses correspondants sont les suivants :
- Si l'ennemi veut cette information il pourra l'obtenir de toutes manières.
- cet Iranien qui a mis la photo de son drône a plutôt fait preuve d'ouverture d'esprit. En lui répondant sur le même ton on ne peut que le rendre plus tolérant, s'il ne l'est pas déjà,
- en facilitant les échanges entre des gens installés aux quatre coins du monde, le net favorise la compréhension mutuelle,
- venant d'un Américain, cette réaction fait sourire : après tout, le comportement de l'armée américaine en Irak n'est pas au dessus de toute critique.

Tout cela parait plein de bon sens.

Un livre à lire : L’empire de l’université

Il y a quelques mois, Louis Gruel avait publié un livre qui a fait plaisir à tous ceux que Pierre Bourdieu agace pour de bons et moins bons motifs tant il y dénonçait avec bonheur les à peu près et artifices du sociologue. L’Empire de l’Université, le petit livre que vient de publier Geoffroy de Lagasnerie aux Editions Amsterdam devrait également leur plaire, mais pour un tout autre motif. Ce jeune sociologue qui enseigne à Paris 1 n’est pas un critique de Bourdieu, on devine même à le lire qu’il a le plus grand respect pour ses thèses, un tel respect qu’il les utilise, non sans ironie, pour critiquer les positions qui en ont fait, à la fin de sa vie, un des critiques les plus sévères des médias.

Dans les années 70, Bourdieu comme quelques autres grands intellectuels, Deleuze, Foucault, Derrida, s’en est pris vigoureusement aux journaux et aux journalistes accusés d’imposer leur échelle des valeurs, de préférer des essayistes médiocres (pour l’essentiel les "nouveaux philosophes", Glucksman, Bernard-Henri Levy…) aux chercheurs et savants, de valoriser les effets de manche et de négliger le travail sérieux. Cette polémique a à ce point occupé ces auteurs de tout premier plan qu’il est aujourd’hui banal de dire, du coté de l’université, que le journalisme a mis en péril la pensée sérieuse.

C’est cette thèse devenue lieu commun que Lagasnerie démonte dans son livre avec beaucoup de vivacité et, parfois, une certaine cruauté comme lorsqu’il soupçonne ces belles âmes d’avoir surtout reproché à la presse de leur préférer des auteurs moins prestigieux. Ce qui est sans doute injuste. Si Foucault et quelques autres se sont à ce point montrés critiques envers les médias, ce n’est pas que ceux-ci les aient abandonnés mais plutôt qu’ils s’y sont brûlés les ailes. L’auteur des Mots et les choses n’a tant opposé le travail des chercheurs à la légèreté de la presse qu’il avait fini par comprendre, lui qui écrivait dans le Nouvel Observateur et multipliait les interviews, que le journalisme simplifie et aplatit les pensées les plus novatrices. Le complexe devient simple, le problématique évident, le solidement argumenté pétition… Le succès immédiat du premier volume de son Histoire de la sexualité, la manière dont une thèse, qu’il voulait paradoxale, est devenue en quelques semaines banalité a certainement, joué un rôle déterminant dans ce revirement. Tout ce travail, toutes ces lectures, toutes ces heures passées à démonter des textes pour être résumées en quelques lignes…

Mais revenons à Lagasnerie. S’il critique les intellectuels qui s’en prennent aux médias, ce n’est pas pour rendre justice à la presse mais pour déconstruire l’opposition, qu’il juge factice, entre le champ savant, celui de la science et de l’université, et celui, de la presse, de l’opinion. Ce qu’il fait avec finesse en s’appuyant sur les analyses de l’université qu’a produites Bourdieu. À ceux qui reprochent aux journalistes leur incompétence, il rappelle que beaucoup ont des titres universitaires qui valent bien ceux de beaucoup de chercheurs. Il y a aussi des docteurs, des agrégés et des normaliens dans les rédactions! La différence se fait, dit-il, entre ceux qui ont obtenu des postes dans l’université et ceux qui, faute d’en obtenir, ont faire carrière ailleurs. Or, qui décide de l’attribution des postes? Les plus travailleurs? Les plus profonds? Non. Le pouvoir de nomination et d’attribution des postes à l’Université est détenu par ceux qui ont investi dans les positions de pouvoir au sein de l’université, ce qui n’est pas la même chose. Et n’est en tout cas pas une garantie de sérieux scientifique. Le jugement des pairs, que les universitaires opposent au jugement des médias ne vaut guère mieux. La biographie des grands intellectuels des années 70, tous tenus à l’écart des postes les plus prestigieux de l’université (Foucault recalé de la Sorbonne, Derrida de Paris X…), lui donne bien évidemment raison.

Toute la première partie de ce petit livre est donc consacrée à la critique de cette opposition entre université et médias. Dans sa seconde partie, Lagasnerie propose de la remplacer par une opposition entre avant-garde et arrière-garde. Il s’appuie, pour cela, sur un texte , peu connu, que Bourdieu a consacré à Manet et aux impressionnistes. Il y a, dit-il en substance, dans tous les champs des avant-garde et des arrière-garde. Tout comme il y a des chercheurs d’avant-garde, il y a des journalistes d’avant-garde. Ils travaillent dans des champs différents, mais ont des intérêts communs, se comprennent et se soutiennent mutuellement. C’est, dit-il Zola, romancier et journaliste d’avant-garde qui a fait connaître Manet, peintre d’avant-garde, que ses pairs méprisaient et jugeaient sans intérêt. C’est l’Express, magazine d’avant-garde à la fin des années 50 qui a publié les premiers textes de Barthes, c’est le Nouvel Observateur, journal d’avant-garde des années 60, qui a soutenu et fait connaître les travaux de Foucault, Bourdieu, Deleuze, c’est Tel Quel, revue d’avant-garde dans les années 70, qui a fait connaître les structuralistes. C’est, à l’inverse, le Figaro, journal conservateur, qui a publié tous ceux qui s’opposaient aux novateurs… On pourrait ajouter que sans le travail de quelques éditeurs d’avant-garde, comme François Wahl au Seuil, ces auteurs auraient eu plus de difficultés à percer.

Disons-le : tout cela sent bon les années 60, quand il était encore possible de parler d’avant-garde dans les milieux artistiques, littéraires ou politiques sans faire sourire. Est-ce que cela a, aujourd’hui encore, un sens? Ce n’est pas certain tant le conformisme semble l’avoir emporté un peu partout. Lagasnerie rappelle, à juste titre, que les innovateurs sont des hérétiques, des marginaux, qu’ils inventent en prenant position contre leurs aînés, en faisant autre chose, autrement… Ce qui est vrai de l’art (et c’est dans l’analyse de l’art que cette réflexion sur l’hétéronomie a été le plus loin poussée, par Bourdieu et Adorno, mais aussi par d’autres, comme Isou), l’est d'à peu près tous les domaines. Mais, justement : où sont aujourd’hui les hérétiques? Comment se fait-il que l’on soit incapable de citer un artiste, un philosophe, un musicien qui renouvelle profondément son champ, bouleverse les habitudes de pensée et ouvre de nouveaux horizons?

Prétendre que ces innovateurs ont disparu serait absurde, mais on ne les voit plus. C’est, sans doute, qu’ils sont isolés dans leur champ d’origine, tenus en marge, sans alliés dans les champs voisins, sans moyen de se faire connaître, ni même de se faire publier et, donc, ce qui est le plus grave, de travailler. Lagasnerie cite ce repli de chacun sur son univers intellectuel sans vraiment en analyser les causes, c’est dommage. Mais peut-être ira-t-il plus loin dans un prochain livre. Celui-ci, en tout cas, mérite la lecture tant il est rafraîchissant et tant il tranche sur le conformisme ambiant.

mercredi, septembre 05, 2007

Les dirigeants ne sont donc pas inutiles

J'ai longtemps pensé que les dirigeants des grandes entreprises n'avaient pas l'impact qu'ils supposaient et qu'on leur prêtait sur les résultat de leur organisation. Comme c'était un peu paradoxal, j'ai du développer quelques arguments pour soutenir cette thèse. Tous revenaient en fait à expliquer que le rôle des dirigeants dans les décisions qui font la différence (les décisions stratégiques, comme on dit en général) était infime.

En deux mots :
- la plupart des décisions dans les entreprises relèvent de la routine,
- celles qui échappent à la routine sont préparées, conçues et contrôlées par la technostructure qui ne laisse que peu de marge de manoeuvre aux dirigeants,
- les dirigeants exercent surtout leur pouvoir au travers des nominations, or une fois nommés leurs collaborateurs n'ont de c esse de conquérir leur autonomie et d'élargir leur champ d'intervention.

Mais sans doute me trompais-je. C'est en tout cas ce que suggèrent ces quelques articles que cite le blog "marginal revolution" :

1. In Danish data, if a CEO's child dies, the value of that CEO's company falls by one-fifth in the following two years.
2. If a CEO's wife dies, the value of that CEO's company falls by fifteen percent.
3. If a CEO's mother-in-law dies, the value of that CEO's company rises slightly.
4. American CEOs with McMansions run companies which significantly underperform the market
The Danish paper is here, the McMansions paper is here. On both studies, see today's WSJ, "Scholars Link Success of Firms to Lives of CEOs," the ungated link is here.

C'est effectivement très troublant. Encore que… l'effet de la mort de la belle-mère sur les performances de l'entreprise laisse réveur et invite à y regarder de plus près.

Encore Sarkozy?


Avez-vous vu cette image dans Libération de ce matin? Nicolas Sarkozy, une fois de plus? On le dirait, eh bien non, ce n'est pas lui, c'est Christian Streiff, le patron de Peugeot. On pourrait s'y tromper, et pourtant, les autres images que l'on a de lui, comme celle-ci ne suggèrent aucune ressemblance.

Qu'en conclure? que nous avons tant vu dans la presse le président ces derniers mois que nous avons des hallucinations? que les journalistes, documentalistes et rédacteurs en chefs de Libération sont à ce point séduits qu'ils le voient partout?

Il y en a tout cas quelque chose qui demande interprétation. Avec un peu de chance nous aurons samedi dans le journal un de ces commentaires qui toujours m'enchantent dans cette rubrique (oh honte!) dont je n'ai retenu ni le nom ni l'auteur mais qui commente une image publiée dans la semaine dans le journal avec autant d'acidité que de pertinence.

Délit d'entente chez les boulangers?

Vous l'avez sans doute remarqué en rentrant de vacances mais le prix du pain a fortement augmenté. La baguette qui valait 1€15 dans mon quartier en juin y est aujourd'hui vendue, chez certains boulangers 1€30, une augmentation de 13% que rien ne justifie, pas même l'augmentation du prix de la farine puisque n'entre que pour 5 centimes dans le prix de la baguettes (c'est en tout cas ce qu'assurent tant Michel Barnier que le patron de Système U).

Mais cette augmentation est si générale que l'on peut s'interroger sur les pratiques de la profession. J'en veux pour témoignage cet échange dans une boulangerie ce matin. Un éboueur entre dans la boulangerie pour acheter un petit pain. Lorsque la boulangère lui annonce le prix, il dit : "mais c'est cinq centimes de plus qu'en juin".

- Normal, répond la boulangère, le prix de la farine a augmenté…
- Il a tant augmenté que cela? interroge un peu narquois l'employé de la ville…
- Nous avons décidé d'augmenter de cinq centimes tous nos produits, réagit un peu agacée la boulangère. Vous pouvez aller chez les autres, c'est partout pareil…
- Une chose est sûre, ajoute l'éboueur, mon salaire n'a pas augmenté…
- Vous n'avez qu'à demander au gouvernement, lui rétorque la boulangère devenue acide.
- Et vous, lui répond, sur le même ton l'éboueur, vous avez demandé au gouvernement l'autorisation d'augmenter vos prix?

En 2004, la Fédération de la Boulangerie de la Marne avait été condamnée pour De cet échange mi-figue mi-raisin, je retiendrai 1) que le prix du pain reste symbolique et donc sensible, il est de ces produits quotidiens dont les augmentations se voient comme le nez au milieu de la figure et qui agacent même si sa part dont le budget familial reste minime, 2) que l'on ne peut exclure que les boulangers se soient entendus sur c es augmentations. Ce ne serait pas la première fois.des ententes comparables (voir ici).

mercredi, août 01, 2007

Si les NMPP voulaient la mort de la presse parisienne…

Si les NMPP voulaient la mort de la presse parisienne, elles ne s'y prendraient pas autrement. La plupart des lecteurs de la presse l'achètent en kiosque or, en été à Paris, deux kiosques sur trois sont fermés. Et qui ne trouve pas le journal oublie, tout simplement, de l'acheter. Pire encore, s'habitue à vivre sans quotidien.

Je dis en été, mais cherchez donc un journal au mois de mars à 7 heures du soir du coté de la place Saint-Augustin, vers Iéna ou à Saint-François Xavier en face du lycée Victor-Duruy. C'est pareil : les kiosques existent, mais ils sont fermés (les kiosquiers pas remplacés, à mi-temps, que sais-je). Et je ne cite là que des quartiers bourgeois, bien équipés. Dans les quartiers "populaires", c'est pire encore.

Mais revenons à l'été. Les kiosques sont fermés, les kiosquiers partis en vacances (des vacances qu'ils méritent naturellement), mais pourquoi ne sont-ils pas remplacés? La vente des journaux est trop compliquée? L'est-elle plus que celle du vin? Nicolas, que chacun connaît, organise le remplacement de ses gérants et recrute pour l'été des stagiaires étudiants, trop contents de gagner un peu d'argent, de découvrir le monde du commerce et de se rendre utiles. Les NMPP pourraient faire de même et organiser des remplacements. Cela permettrait de vendre des journaux… il parait que c'est son métier. Mais il y a certainement plus important à faire.

PS Pour ceux que cela intéresse, j'ai écrit il y a quelques années une histoire des NMPP que l'on peut trouver sur mon site principal. Instructive me disent tous ceux qui l'ont lue.

vendredi, juillet 27, 2007

SDF : Sans Difficultés Financières

Il y a des livres qui dérangent. Si l'exclusion m'était contée de Liliane Gabel, livre qu'elle aurait mieux fait de titrer Sans Difficultés Financières, comme elle en a eu, un temps, l'intention est de ceux-là.

Ce n'est pas un livre très bien écrit, il n'est pas non plus très bien construit, mais ces défauts, qui auraient sans doute interdit sa publication chez d'autres éditeurs (ou, qui auraient, plus probablement poussé à une réécriture), sont ce qui en font, justement, l'intérêt : l'auteur est restée telle qu'en elle-même avec ses souvenirs, ses colères, son amertume.

Liliane Gabel raconte ses trois ans de travail dans un centre du Samu Social, boulevard Richard Lenoir. Elle le fait avec peu de complaisance, n'ayant pas été reconduite dans ses fonctions à la fin de son contrat pour des raisons qu'elle ne dit pas mais que l'on devine : il ne doit pas être tous les jours facile de travailler avec elle.

Succession de portraits de SDF et de scènes de la vie dans un centre d'accueil ce livre donne une image impitoyable de cet univers, de la violence des SDF entre eux, de leur violence à l'égard des travailleurs sociaux qui s'occupent d'eux, mais également de la violence des travailleurs sociaux dont le livre trace un portrait qui n'est certainement pas celui qu'ils choisiraient spontanément.

Le SAMU social ne sort pas indemne de récit. Son fonctionnement laisse manifestement à désirer. A plusieurs reprises, l'auteur suggère des formes de clientélisme (mieux vaut connaître la directrice pour avoir un lit…). On apprend qu'il rejette régulièrement à la rue les plus démunis qui se comportent de manière violente. L'alcool est présent partout, chez les SDF mais aussi chez les travailleurs sociaux que plusieurs scènes nous montrent mesquins, pas très compétents, pas vraiment charitables, capables de harcèlement à l'égard de leurs collègues voire de vols. Quant à Xavier Emmanuelli, on ne sait plus très bien s'il faut l'admirer ou le juger sévèrement (dans une scène que raconte l'auteur, la nouvelle directrice générale dit à ses collaborateurs qu'il n'est pas aussi gâteux qu'on veut bien le dire).

Mais ce livre vaut surtout par ce qu'il nous dit de ces hommes et femmes qui vivent dans la rue, de la manière dont ils changent de nom, se créent des histoires de vie pour échapper à la leur, dont ils souffrent (scène insoutenable de ce SDF qui sent la mort et dont les jambes se gangrènent), dont ils ont perdu le contact avec les autres (ils ne reconnaissent pas ceux qui les ont aidés en dehors de leur milieu de travail), dont ils sont sans gêne, dont ils se rendent insupportables avec ceux-là même qui veulent les aider au point de susciter des réponses violentes (verbales ou physiques) de la part des mieux disposés à leur égard.

On y voit à l'oeuvre ce processus de déqualification sociale qu'a décrit Serge Paugam, processus qui les amène à être d'autant plus exigeants avec ceux qui leur apportent soutien qu'ils n'ont rien à donner en échange.

Ce livre se termine par une scène sur le Canal Saint-Martin, scène mélancolique, sous la pluie, comme l'est ce récit qui ne laisse en définitive guère d'espoir.

mardi, juillet 24, 2007

A quoi servent les anges?

Je me suis souvent demandé à quoi pouvaient bien servir les anges. Je viens de trouver la réponse, un peu contournée, à la lecture d'un livre de Bernard Edelman (Quand les juristes inventent le réel) qui cite et résume les analyses de Ernst Kantorowicz sur les deux corps du roi, analyses que je n'ai pas lues mais l'été approchant…

Mais revenons aux anges : le roi a deux corps, un corps humain, mortel, vulnérable, et un corps politique qui ne peut être vu ni touché, qui n'a pas d'âge, qui échappe aux infirmités du corps naturel. Ce corps politique est, en un mot, l'ancétre de notre personne morale. Or, d'où vient-il, ce corps? sinon de cette figure de l'ange placée entre Dieu et les hommes, immortel et, en même temps, relevant du temps humain puisqu'il y a un avant et un après… Les juristes, nous dit Edelman, ont tout simplement repris aux théologiens cette figure de l'ange. Ils en ont fait une figure politique. Formidable, non?

vendredi, juillet 20, 2007

Sarkozy a-t-il appris son métier dans les séries télé?

Les politologues devraient regarder plus souvent la télévision et, plus précisément les séries télévisées américaines. Ils y découvriraient que c'est là, sans doute, que Nicolas Sarkozy a appris son métier et puise son inspiration. Je pense à deux séries en particulier, deux bonnes séries : West Wing (Maison Blanche en français) et Commander in chief (dont je ne sais si elle a été diffusée en France). Toutes deux traitent du même sujet : la vie à la Maison Blanche. La première raconte celle d'un Président qui découvre en cours de mandat qu'il est atteint de sclérose en plaque (souvenirs, souvenirs…). La seconde celle d'une vice-présidente choisie pour rallier les voix des femmes devenue Présidente à la suite du décès du Président, contre le gré de celui-ci et de son entourage (elle est femme et indépendante, il était républicain, à moins que ce ne soit démocrate, ce n'est pas très clair dans les premiers épisodes…).

Ces deux séries donnent une image trépidante de la vie des Présidents. Leur agenda est en permanence rempli, ils interviennent sur tout et rien, les situations potentiellement catastrophiques sont légion, ils prennent des décisions (toujours difficiles, naturellement) et sont en permanence accompagnés de leur "chief of staff", de leur porte-parole et de leur spécialiste de sondage (une femme sourde dans Maison Blanche, un beau jeune homme dans Commander in chief). Les porte-parole sont dans les deux séries, des jeunes femmes, choisies pas spécialement jolies mais très efficaces (ce qui est sans doute un signe adressé aux femmes qui travaillent : elles sont en permanence stressées, n'ont pas de vie sentimentale qui vaille la peine et pas vraiment le temps de se faire belles. Un message subliminal pour les femmes cadres?).

L'image que les médias nous renvoient de Nicolas Sarkozy en hyperprésident est exactement celle que ces deux séries donnent de leur personnage principal. D'où deux hypothèses :
- les journalistes de télévision ont tant vu de séries télévisées qu'ils présentent l'actualité au travers de leurs yeux de téléspectateur : il faudrait une analyse des cadrages, du rythme des reportages… pour le vérifier,
- Nicolas Sarkozy a pris modèle sur ces deux séries.

Je préfère cette seconde hypothèse. Ne serait-ce que parce que l'on voit mal les journalistes inventer l'emploi du temps démentiel d'un Président qui a choisi, à l'image de ces modèles, de gérer par la présence.

Son agenda, au sens d'emploi du temps, est plein au point qu'on a le sentiment d'ubiquité : il est partout à la fois, il intervient sur tout, au risque d'affaiblir son Premier ministre. Son projet de conférence de presse régulière est directement empruntée à Commander in chief. Tout comme l'ouverture que l'on trouve dans les deux séries. Dans la dernière saison de Maison Blanche le nouveau Président élu choisit comme Ministre des affaires étrangères son rival malencontreux. Dans Commander in chief, la Président consulte et collabore très régulièrement avec son principal adversaire et son cabinet est composé de gens qui ne sont pas de ses amis politiques.

Naturellement, l'ouverture réelle est un peu plus compliquée que celle imaginée par les scénaristes. On l'a peu souligné, mais la première proposition de Jack Lang, supprimer le poste de Premier ministre, avait tout pour plaire à François Fillon qui a déjà du mal à exister par lui-même.

Qu'un Président puisse prendre modèle sur la télévision est bien dans l'air du temps. Ces séries télévisées sont intelligentes, bien faites, bien construites et sont, pour beaucoup, une bonne occasion de réfléchir au fonctionnement du pouvoir. Comme tout se passe aux Etats-Unis (et qu'on ne manque pas une occasion de nous le rappeler), elles incitent à penser ce fonctionnement dans le cadre des institutions américaines que beaucoup d'Européens vont finir par mieux connaître que leurs propres institutions : je n'irai pas jusqu'à recommander à Balladur, Lang et alii de les voir en boucle pour construire leurs propositions de réforme constitutionnelle, mais… cela les aiderait à trouver les solutions que leur Président attend.

Comme ces séries sont intelligentes et fines, elles construisent et imposent un modèle de dirigeant auprès desquels les "vrais", ceux qui occupent les palais officiels, font pâle figure. Ce n'est pas à Blair, Chirac ou Mitterrand que Nicolas Sarkozy doit aujourd'hui se mesurer mais à Bartlett (le Pésident de West Wing) et à Mackenzie Allen (la Présidente de Commander in chief). Ce n'est pas forcément facile…

dimanche, juillet 08, 2007

L'ouverture à gauche de N.Sarkozy forcera-t-elle la gauche à se rénover?

On imagine assez bien Nicolas Sarkozy s'amusant de l'affolement des socialistes, de leur empressement à répondre à ses appels à collaboration, on comprend l'agacement des dirigeants du PS et l'incompréhension des électeurs de gauche. Et, cependant, il y a dans ce que l'on appelle ouverture plus que de la manipulation.

Demander à Jack Lang de participer à une commission chargée de travailler sur la réforme des institutions n'est pas qu'un coup : il est légitime et normal que sur un sujet de ce type, l'opposition soit consultée. Les compétences de Jack Lang, sa capacité de travail, son expérience, son imagination ne peuvent que profiter à tous. Sans doute aurait-il mieux valu que cette commission fut parlementaire, mais son existence même serait un progrès.

Proposer Dominique Strauss-Khan pour la direction générale du FMI est habile. C'est mettre de coté l'homme de gauche qui séduit le plus les gens de droite et, en cas d'échec de sa nomination, une manière de l'affaiblir pour longtemps. Mais là encore, ses compétences, son expérience, ses qualités personnelles en font un excellent candidat

Pendant la campagne électorale François Bayrou a réuni 18% des électeurs au premier tour sur son projet de faire travailler les meilleurs des deux camps. Nicolas Sarkozy ne fait pas autre chose. Difficile de le lui reprocher. Cette ouverture devrait contribuer à décrisper les relations politiques.

Est-ce que cela va, comme on l'entend de plus en plus dire, asphyxier la gauche? Peut-être, mais cela devrait surtout l'amener à réfléchir de manière plus approfondie qu'elle n'a fait jusqu'à présent aux institutions, à son rôle, à ce qui la distingue de la droite sur de nombreux sujets. Qu'est-ce qui distingue une action de gauche d'une action de droite dans un pays comme la France où, on le voit bien, les frontières idéologiques se sont déplacées? Quelles sont les lignes d'opposition? de fracture? En d'autres mots, cela pourrait la forcer à faire de ce travail de rénovation dont ses dirigeants parlent tant sans voir qu'ils sont, par construction même, les plus mal placés pour la mener. Dans les années 70, ce n'est pas un cacique de la gauche officielle qui a rénové le parti socialiste d'alors, mais un outsider venu du centre droit : François Mitterrand.

Difficile aujourd'hui de dire qui peut mener ce travail de refondation, mais le recrutement de vedettes du PS par Nicolas Sarkozy pour des tâches qui n'ont rien de honteux (à l'inverse de ce qui s'est passé avec Besson) devrait faciliter le renouvellement des dirigeants. Si Jack Lang et DSK sont occupés ailleurs, d'autres pourront prendre leur place

dimanche, juin 10, 2007

Sarkozy en conférence de presse

En quelques heures, la vidéo montrant les premiers instants de la conférence de presse de Nicoals Sarkozy au G8 a fait le tour de la blogosphère. Le 10 juin en fin de matinée, elle avait été vue 24 569 fois sur Dailymotion et un peu plus de 18 000 fois sur Youtube. On y voit un Sarkozy un peu surprenant. A-t-il bu, comme le suggère celui qui l'a mise sur DailyMotion? Vient-il de prendre une ligne de coke, comme d'autres l'ont suggéré? Est-il plus simplement fatigué ou, hypothèse plus réaliste, ému, partagé entre le plaisir d'être là au milieu des grands (il y a dans ces images, quelque chose du petit garçon qui n'en revient pas d'être reçu à la table des grandes personnes) et l'envie d'être aimable avec ses interlocuteurs qu'il a fait attendre?

On peut multiplier les hypothèses, on voit cependant, sur cet exemple, comme sur tant d'autres, qu'une image (fixe ou animée) ne parle pas d'elle-même, à l'inverse d'un texte. Il lui faut un commentaire, un sous-titre pour qu'elle prenne un sens. Et c'est sans doute en cela que les médias audiovisuels sont si différents des médias classiques. Il n'est pas nécessaire, sur eux, de censurer, au sens de couper, d'interdire de diffusion, il suffit d'avoir un commentaire qui donne le sens que l'on souhaite à l'image que l'on diffuse.

On a reproché à la presse française de ne pas avoir diffusé ces images qui nous viennent de Belgique. Mais il aurait suffi que le journaliste les accompagne d'un commentaire sur la longueur de l'entretien avec Poutine, sur le rythme infernal de ces réunions pour que ce que ces images ont de troublant s'évanouisse. Les images ne parlent pas d'elles-mêmes

vendredi, juin 08, 2007

Les limites du raisonnement économique

Que le raisonnement économique ne soit pas sans faiblesse, nous le savons tous, mais parfois cela saute particulièrement aux yeux, comme dans ce papier de Richard Posner qui n'est pas n'importe qui aux Etats-Unis. Un commentaire est-il nécessaire? Je n'en suis même pas sûr.

Ex Ante Compensation for Military Death--Posner

The public is upset by the casualties that our soldiers are suffering in the Iraq war, and it might seem that their upset would cause no puzzlement even to an economist. But there is an economic puzzle. It is this. Ours is an all-volunteer military. No one is forced to join. Everyone who does join realizes that he may find himself in a combat zone. This is an expected cost of military employment and in a competitive labor market will be reflected in the wage. That is, the wage rate in a competitive labor market will compensate a worker for any risks that the particular employment can be expected to create--a proposition that goes back to Adam Smith. If the risk materializes, the employee has no cause to complain, provided it was the risk that he understood the job involved or should have understood it involved when he signed up for it, because he was compensated in advance. Yet that is not how the public views our military casualties. That is the economic puzzle which I address.

What is not puzzling is why the families and friends of a killed or injured soldier grieve. Ex ante compensation for a loss does not wipe out the loss, even if it is a purely financial loss. It just provides the inducement to bear the risk of incurring the loss. One's spouse might consent to one's working at a very dangerous job, yet still grieve when one was killed at the job.

Nor is it a puzzle why, as in the recent search for the three American soldiers captured by the enemy in Iraq, immense resources are devoted to rescuing soldiers, rather than writing them off as having consented ex ante to their plight. The compensating wage for bearing risk varies, obviously, with the risk, and the risk in turn depends on efforts that are and will be made to minimize the risk, including body armor, rescue, medical treatment, and so forth. Knowing that one's fellow soldiers do not just abandon one when the cost of rescue would be disproportionate to any tactical value of the rescue reduces the wage that a volunteer army has to pay to attract soldiers of the quality it wants.

But the question remains how to explain the upset that the public feels at our mounting casualties in the Iraq war. Is it just shock at seeing photographs of dead and badly injured Americans? But in fact such photographs are rarely shown. Or is it perhaps that the risk of death and injury is greater than our soldiers had reason to expect when they signed up? Were this the concern, one would expect sympathy to be withdrawn from soldiers killed or injured who signed up within the last two years, for by two years ago it was clear that a great many recruits would be fighting in Iraq before the war ended. The case of soldiers who joined the military before the September 11, 2001, terrorist attacks indicated that the United States could be expected to be involved in more military operations than previously anticipated might be thought different. But most of those soldier completed their military obligation and so be allowed to resign without penalty years ago. The situation of those who "re-upped" is no different from that of recent recruits.

Could there be a paternalistic concern--that recruits are not calculating the risk of death or injury accurately and as a result are not receiving an adequately compensatory wage differential over a safe job? This is unlikely. One reason is that a great, and probably unobtainable, amount of information would be required in order to calculate that differential. The risk of death or injury in combat is an example of what statisticians describe as "uncertainty" rather than "risk," reserving the latter term for situations in which a numerical probability can be estimated. The incidence and length of wars, the probability of serving in a combat zone and for how long, and the amount and severity of the fighting in that zone are all imponderables. The resulting uncertainty argues for an alternative to building ex ante compensation into the soldier's wage when he is hired. Hence the practice of paying combat pay as a bonus to the soldier's ordinary wage. At present, soldiers serving in combat zones, mainly Iraq and Afghanistan, receive $225 a month as combat pay on top of their regular wage. The $7,000 bonus paid Marines who agree to be deployed to a combat zone for seven months is a similar response to the difficulty of fixing conventional ex ante compensation.

A further complication is illuminated by the economic concept of monopsony. The term refers to a situation in which there is no competition on the buying side of the market, as distinct from no competition on the selling side (monopoly). In a monopsonized market sellers receive less than they would in a competitive market because of their lack of alternatives. Persons who join the military to obtain or exercise technical skills have civilian alternatives, so the military has to compete with civilian employers for the services of such persons. But if you want to be a combat soldier, there is only one possible employer (if you are an American) and that is the U.S. government. So the government can pay a low wage to persons desiring that employment--in fact it seems that it can pay a lower wage than it does to its military technicians (adjusting for the value of the technical training that the latter receive) even though the latter are less exposed to combat risks.

I suspect that the main reason for public distress at U.S. military casualties is altruism, which is stronger in a family setting but extends to strangers as well, as in charitable giving. Most people are grateful to those who protect them, even if the protectors are well compensated. But what of those Americans who believe that our involvement in Iraq is a mistake and that our soldiers, or at least most of them, should be withdrawn? Most of the critics of the war realize that the soldiers are trying to protect us, even if the soldiers are mistaken in believing that they are doing so. If anything, critics feel sorrier for the troops than supporters of the war, because they think that the casualties represent sheer loss, so that the soldiers are deluded as well as endangered.

mardi, juin 05, 2007

"retrouver enfin le chemin des catégories populaires"

Dans une libre opinion que publie Le Monde de ce soir, Christian Piquet de la LCR, Claude Debons et Eric Coquerel appellent à une refondation de la gauche qui reprend les thèmes classiqies de l'extrême-gauche et ses recettes pour "retrouver enfin le chemin des catégories populaires".

A les lire, il me semble qu'ils ne rencontrent pas souvent ces "catégories populaires" (quelle étrange expression, c'est comme s'ils se mettaient à part) ou, plutôt, qu'ils ne les rencontrent que dans ces circonstances exceptionnelles (et rares) où elles sont engagées dans des luttes sociales qui les incitent à durcir et gauchir leur discours.

Au quotidien, les "classes populaires", disons, pour simplifier, les salariés, ouvriers, employés, petits cadres, sont toutes différentes de l'image qu'en ont ces politiques. Au moins, celles qui vivent et travaillent dans le secteur privé :

- elles s'intéressent à leur travail, souhaitent que leur entreprise s'en sorte et sont tout à fait conscientes des difficultés qu'elle rencontre. En ce sens, les slogans maximalistes (du type Smic à 1500€) les font sourire : non qu'elles les récusent sur le fond, mais elles en voient très bien les effets pervers et négatifs. Pour que les "classes populaires" adhèrent à des revendications de ce type, il faut qu'elles aient le sentiment qu'elles sont réalisables. Et cela, elles en jugent en regardant autour d'elles, en analysant ce qu'elles voient, ce qu'elles savent de la situation économique des entreprises dans lesquelles elles vivent, qu'elles côtoient et fréquentent ;

- elles évaluent également les mesures sociales et sont capables d'en identifier les effets pervers, comme je l'ai indiqué sur ce blog à propos du RMI.

Dit autrement, les classes populaires ont des compétences économiques, des capacités d'analyse réelles, elles sont arrimées à la réalité économique qu'elles connaissent souvent mieux que des militants issus de la fonction publique qui ne voient celle-ci que de très loin. Elles savent que l'objectif de donner à tous les Français les avantages dont bénéficient les salariés du secteur public, ce à quoi revient trop souvent le programme d'une gauche paresseuse, est inapplicable. Et c'est ce doute qui en a convaincu beaucoup de voter à droite.

Si la gauche veut revenir aux affaires, il faut qu'elle réinvente un programme qui ne soit pas seulement un toujours plus mais aussi et surtout : un toujours mieux (et il y a matière à faire dans tous les domaines!). Tony Blair que l'on a si souvent critiqué l'avait compris. Cela explique peut-être qu'il ait duré aussi longtemps.

mercredi, mai 30, 2007

Pour le plaisir…

On lit parfois des phrases qui font rire de bon coeur. Et il est alors agréable de partager ce moment. En voici une trouvée sur l'excellent blog de François Mitterrand : "Pour conquérir la France, il est bon d’avoir une vision, une ambition, mais il faut aussi une volonté et une vingtaine d’hommes prêts à tout. Si l’un de ces deux éléments vient à manquer, il est inutile d’espérer. C’est ainsi que j’ai procédé, et c’est ainsi que le nouvel élu (mon meilleur élève par correspondance) m’a imité." Présenter Sarkozy en meilleur élève par correspondance de François Mitterrand, voilà qui ne manque pas de sel.

Je n'ai qu'un regret : de savoir (ou, plutôt, de craindre) que l'auteur de cet excellent blog ne sorte un jour de l'anonymat pour faire la promotion du livre qui sortira certainement de cette très jolie aventure.

vendredi, mai 25, 2007

Pourquoi Le Pen a-t-il si bien résisté dans les zones rurales?

Si le recul du Front National a été l’une des bonnes surprises des dernières élections présidentielles, il n’a pas été uniforme. Il a mieux résisté dans certaines régions que dans d’autres, il a surtout, et de façon peut-être plus imprévue, mieux résisté dans les zones rurales que dans les zones urbaines. On observe, en effet, dans de nombreux départements l’émergence d’une espèce de partition, avec des villes modérées, voire à gauche et des campagnes qui votent à droite, voire très à droite. Ce phénomène est sensible dans des départements plutôt ruraux comme l’Yonne ou les Deux-Sèvres. Le premier a donné une belle majorité à Nicolas Sarkozy, le second à Ségolène Royal, mais on retrouve dans les deux le même effet : plus on s’éloigne des villes, plus le vote Front National augmente. Le cas de Thouars, petite ville du Nord des Deux-Sèvres est caractéristiques : Le Pen y a obtenu autour de 5% des voix. Dans les communes dans un rayon de 4 à 6 kilomètres, il dépasse fréquemment les 6%. Dans celles qui sont dans un rayon de 6 à 10 km, il a obtenu de 5 à un peu plus de 9% des voix. Auxerre, dans l’Yonne n’a donné que 9,36% de ses voix au candidat de l’extrême-droite. Les communes installées dans un rayon de 6 à 10 kilomètres autour, lui ont donné de 12 à 22% de leurs voix. Même chose à Niort, à Chatelleraut et dans bien d’autres villes.

Ce phénomène invite à relativiser les explications traditionnelles du vote Front National : insécurité et immigration. Dans ces départements, les meilleurs scores de Jean-Marie Le Pen ont été faits dans des communes qui n’ont aucun problème de sécurité et qui n’accueillent que très peu voire, le plus souvent, pas du tout d’immigrés. Si l’on a pu en 2002 invoquer le traitement de l’insécurité par les médias pour expliquer le succès du candidat d’extrême-droite, cela parait cette fois-ci beaucoup plus difficile. Il convient donc de chercher d’autres explications d’un phénomène qui s’est traduit au second tour par des scores très forts en faveur de Nicolas Sarkozyy.

La désespérance sociale, le sentiment de déclin que l’on évoque parfois pour expliquer ce vote éclaire sa répartition géographique, sa concentration dans le Nord-Ouest dans le Sud-Est : les cartes du cote Front National et du RMI sont voisines. Mais cette proximité n’explique ce phénomène d’opposition entre campagnes et villes qui parait, d’ailleurs, insensible au dynamisme démographique : on observe ce même effet d’opposition entre la ville et les campagnes dans les cantons qui se dépeuplent (comme ceux de Parthenay et Thouars) et dans ceux dont la population augmente (comme celui de Chatellerault).

L’explication de ce vote par le transfert de voix ouvrières, qui votaient hier communistes, laisse également à désirer. Ces communes rurales n’ont jamais voté à l’extrême gauche. Elles ne sont pas non plus menacées par la concurrence internationale et la globalisation, deux thèmes que le Front National a fortement développés dans sa campagne et qui expliquent sans doute en partie ses succès dans les régions ouvrières les plus frappées par le chômage. Seul parti à proposer un projet ouvertement et totalement protectionniste, il a pu séduire des salariés qui ont perdu ou craignent de perdre leur emploi du fait de la globalisation, de la concurrence de la Chine, le protectionnisme peut passer pour la seule solution. Mais ce n’est évidemment pas le cas dans les zones rurales.

L’opposition des villes et des campagnes n’est pas nouvelle. Dans certains départements, comme dans les Deux-Sèvres, les villes républicaines sont depuis longtemps opposées aux campagnes catholiques et conservatrices. Mais il semble que cette fois-ci le phénomène obéisse à une autre logique qu’il faut chercher dans ce qui distingue, au delà des choix idéologiques et religieux, la vie en ville de la vie dans les petites communes de campagne dans ces départements ruraux.

Les écarts entre la ville et la campagne se sont beaucoup réduits ces dernières années - le confort des logements est à peu près identiques, les revenus sont voisins -, mais ils n’ont pas complètement disparu. La populations est plutôt plus jeune dans les zones urbaines que dans les zones rurales et l’on sait que Nicolas Sarkozy a fait ses meilleurs scores chez les plus de 65 ans. Mais, les différences subsistent. L’accès aux services publics y est infiniment plus complexe et coûteux, il faut se déplacer, pendre du temps pour des démarches administratives toujours plus simples dans les gandes villes. Le contrôle social y est, surtout, plus serré. Dans les villes, mêmes petites, on échappe pour partie au moins au regard d’autrui. On connaît ses voisins de vue, mais guère plus. C’est tout le contraire dans les petites communes où chacun vit sous le regard des autres, où chacun sait à peu près tout des comportements, de la vie, des ressources et revenus de ses concitoyens.

Ce contrôle social resserré explique les comportements différents face à l’abstention, d’autant plus faible que la commune est plus petite. Ainsi dans les Deux-Sèvres, elle a dépassé les 15% dans les villes, Niort, Parthenay, Thouars, alors qu’elle a été sur l’ensemble du département inférieure à 14% et qu’elle est descendue à moins de 5% dans les communes les plus petites, celles de moins de 200 inscrits. Cette faible abstention est probablement liée au contrôle sociale. S’abstenir d’aller voter peut se faire dans la discrétion dans une ville, même de taille moyenne, c’est à peu près impossible dans une petite commune où tout le monde se connaît et où le dépouillement des urnes réunit beaucoup de monde. Chacun sait vite qui s’est abstenu. Une opinion qui devrait restait de l’ordre privé devient publique.

Ce contrôle social peut il aider à comprendre le vote plus à droite des petites communes? Les électeurs se prononcent en fonction de nombreux critères : leurs traditions familiales, leurs valeurs (pratique religieuse…), leur intérêt (si l’on a intention d’acheter un logement on peut être intéressé par un candidat qui propose de défiscaliser l’intérêt des emprunts sur l’immobilier), ses décisions antérieures (on peut continuer de voter pour un candidat ou un parti dont non ne partage plus toutes les idées pour ne pas se déjuger), la personnalité des candidats, la qualité de leur campagne… mais on se décide aussi en fonction de ce que l’on sait de la société dans laquelle on vit, de ce que l’on observe, de la manière dont on évalue au quotidien les mesures prises par les responsables politiques lorsqu’ils sont aux affaires.
C’est sur ce dernier point qu’un contrôle social plus resserré peut jouer un rôle. En donnant des informations très détaillées sur les comportements de ses voisins, il peut contribuer à se faire une opinion sur l’action de l’Etat, notamment dans sa dimension sociale.

Prenons le RMI. Le nombre de ses allocataires a beaucoup augmenté ces dernières années. On est passé d’un peu plus d’un million de bénéficiaires en 1998 à 1 255 000 en 2006. Cette croissance est liée à l’ancienneté croissante dans le dispositif de beaucoup d’allocataires, à la modification du régime de l’allocation chômage qui a fait verser dans le RMI des chômeurs en fin de droit et, enfin, au chômage massif des jeunes qui contribue au rajeunissement de cette population : dans une région comme le Poitou-Charente, près de la moitié des allocataires ont entre 25 et 34 ans.

La plupart des RMIstes sont dans les villes, mais une minorité importante vit dans des zones rurales, le plus souvent dans des communes relativement éloignées des centre-villes, les communes les plus proches étant en général habitées par des jeunes couples qui ont investi dans un logement proche de la ville qui donne du travail. En Poitou-Charente, les allocataires sont surtout concentrés dans les grandes villes où plus de la moitié vivent, mais 17% étaient en 2000 installés dans des communes rurales isolées. Un phénomène que l’on retrouve dans plusieurs autres régions, en Auvergne, par exemple, où 27% des allocataires vivent dans des communes rurales1.

Très proches de leurs voisins, mieux informés de leurs comportements et de leurs éventuelles tricheries (travail non déclaré), de leurs hésitations à s’engager sur le marché du travail (refus de travailler au noir pour un entrepreneur local…), les électeurs des zones rurales sont plus enclins à utiliser ces “connaissances de terrain” pour juger du dispositif que des citadins . Les informations ainsi collectées, nourries de ce qu’ils savent par ailleurs de ces allocataires, de leurs antécédents, de leurs comportements quotidiens, de leur vie familiale… peut transformer leur jugement. Là où des citadins qui ne connaissent, ou que de très loin des des RMIstes peuvent avoir une appréciation politique ou économique du dispositif, les habitants des zones rurales peuvent en avoir une approche plus psychologique. Là où les premiers seront tentés de chercher la raison des difficultés des bénéficiaires de ces allocations dans l’environnement économique et social, les seconds chercheront plutôt des raisons du coté de leur personnalité, de leur manque de volonté ou d’ardeur au travail. La première interprétation tend à gommer les dérives des dispositifs, à les rejeter à la marge, la seconde les exagère, donnant ainsi raison à ceux qui les contestent et affichent avec le plus de force leur volonté de changer le système.
Lorsqu’il assure dire tout haut ce que les Français disent tout bas, Jean-Marie Le Pen ne fait rien d’autre que d’en appeler à ces jugements de terrain, au bon sens des Français contre l’irréalisme, “l’utopisme” dit-on parfois, des dirigeants.

Ce qui est vrai du RMI l’est également de tous les autres dispositifs d’aide sociale. Nombreux dans ces zones rurales, les bénéficiaires du RMI pourraient, pour partie au moins, corriger ce biais en faveur des partis qui proposent de les réviser radicalement. Les économistes ont depuis longtemps développé des modèles du vote dans lequel les électeurs se déterminent en fonction des programmes des candidats. Ils voteraient, si on les croit, pour ceux qui promettent de servir au mieux leur intérêt. Les partis politiques ont bien intégré cette logique lorsqu’ils ciblent leurs propositions pour telle ou telle catégorie de la population.
Ce raisonnement peut aider à comprendre le succès des partis de droite qui proposent des allégements fiscaux dans les quartiers bourgeois et ceux du Front National dans les régions économiquement sinistrées. Les électeurs dont l’emploi est menacé par la concurrence internationale portent naturellement leurs voix vers le parti qui affichent le plus ouvertement son protectionnisme, annonce qu’il fermera les frontières et protégera les emplois nationaux.
La même logique voudrait que les plus défavorisés votent pour ceux qui leur promettent le plus d’aide et d’assistance et qui ont prouvé par le passé leur capacité à leur apporter effectivement cette couverture sociale. On attendrait donc des bénéficiaires du RMI, ou ceux dont la situation est si délicate qu’ils peuvent qu’ils ne peuvent exclure d’y faire un jour appel, qu’ils votent massivement à gauche. Mais rien ne dit que ce soit le cas.

Si l’on conserve l’hypothèse que ces électeurs agissent de manière rationnelle, qu’ils sont attachés à leur intérêt, peut-être faut-il chercher la raison de leur comportement paradoxal dans le RMI lui-même. S’ils sont aussi rationnels que l’imaginent les économistes, ces électeurs font, avant de se décider pour l’une ou l’autre partie, un raisonnement de type coût-bénéfice. Du coté des bénéfices, il y a ce revenu qui évite de tomber dans la grande misère. Mais de l’autre, il n’y a… rien! Ce revenu est attribué sans obligation de retour. Le bénéficiaire n’est soumis à aucune contrainte. On ne lui demande pas de donner en échange un quelconque travail, de suivre une formation, de faire un quelconque effort. Parce que son volet intégration n’a jamais été développé, le RMI est devenu un don à des gens dont on n’attend rien en échange, qui, plus grave peut-être encore, n’ont aucun moyen de rendre ce qui leur est donné.

Et c’est peut-être là que se situe la difficulté. Dans un texte tout à fait passionnant Jacques Godbout montre comment un don sans retour peut devenir problématiques pour celui qui les reçoit. Comme il ne rend pas le don qu’il a reçu personne ne le remercie. À recevoir sans jamais rendre on perd toute identité. Et ceci même lorsque le donneur est plein de bonnes intentions. “Une des grandes figures de la colonisation du Canada par la France fut Marie de l’Incarnation. Elle vient sauver les sauvages (…), elle vient donner sans compter, certes, mais sans imaginer une seconde qu’elle puisse recevoir quelque chose d’eux, sauf le salut éternel dont ils peuvent être les instruments. Les jeunes Amérindiennes dont elle s’occupe sont littéralement dépouillées de leur identité pour accueillir celle du donneur.” Comme l’écrit une sociologue, on a là un exemple de “mysticisme qui tue… les autres.” Bien loin d’être reconnaissants, les bénéficiaires du RMI seraient ingrats pour mieux se défendre et de se protéger de ces donateurs qui leur volent leur identité. Ils se comporteraient comme ces colonisés qui refusent de voir des bienfaiteurs dans les missionnaires qui pensent, en toute bonne foi, venir les aider à lutter contre la misère.

Ces analyses reviennent à dire que les allocataires du RMI et leur entourage le plus immédiat peuvent, sans jamais cesser de se comporter de manière rationnelle, voter pour un candidat qui, s’il arrivait aux affaires, supprimerait leur principale source de revenus. Paradoxe? Sans doute. Mais ce ne serait pas la première fois que l’on verrait des agents rationnels prendre de leur plein gré des mesures qui vont à l’encontre de leur intérêt immédiat.

jeudi, mai 24, 2007

Sur l'encadrement militaire des jeunes

L'encadrement des jeunes qu'a proposé Ségolène Royal a fait couler beaucoup d'encre ironique mais peu de réflexion. Journalistes et élus de tous bords se sont moqués d'une proposition qui aurait mérité mieux. Ne serait-ce que parce qu'elle s'inscrivait dans la mouvance de projets préexistants, notamment :

- les EPID (Etablissement Public d'Insertion de la Défense) plus connus sous le nom d'opérations deuxième chance qu'a lancés Michèle Alliot-Marie, dont les débuts ont été difficiles (si j'en crois ce qu'en dit ce blog) ;

- les projets du général Emmanuel de Richoufftz, qu'on appelle parfois le général des banlieues et dont on trouve une description dans son blog.

Ces réalisations sont naturellement différentes de ce que proposait Ségolène Royal, mais les évaluer, analyser leurs réussites et leurs échecs, leurs forces et leurs faiblesses auraient certainement aidé à faire avancer une idée qui méritait mieux que la moquerie. Ces comparaisons auraient également forcé Ségolène Royal à préciser son projet, à l'approfondir, à entrer dans le détail de sa faisabilité. Ce qui aurait été un plus pour tout le monde.

Une campagne électorale n'est certainement pas le meilleur moment pour faire ce travail (comment la candidate socialiste aurait-elle pu dire que son projet s'inscrivait dans la lignée de ce que venait de lancer la ministre de la Défense d'alors?), mais les journalistes auraient pu s'emparer du dossier et le creuser un peu. Ce qu'ils n'ont manifestement pas fait. La dernière référence à l'opération seconde chance dans le Monde date de juillet 2006, tandis que le général Emmanuel de Richoufftz n'est pas cité une seule fois dans les 12 derniers mois. Même chose chez Libération.

A défaut des journalistes, le PS aurait pu faire de même. Mais non, ses dirigeants ont, comme les journalistes, choisi l'ironie… Résultat : une idée qui pouvait avoir un impact sur la définition des missions de l'armée, qui pouvait amener à réfléchir sur le rôle des différentes institutions dans le traitement des jeunes en difficulté est restée en jachère. Dommage…

PS. On pourrait, évidemment, dire la même chose de bien d'autres idées lancées pendant cette campagne, notamment des 35 heures de présence des enseignants dans les établissements. Idée juste mais irréalisable (les établissements, même les plus récents n'ont pas été construits pour cela et n'ont pas prévu d'espace pour les professeurs hormis la salle des profs déjà trop petite). L'approfondir, au lieu de l'utiliser comme arme contre Ségolène Royal, aurait permis de réfléchir à des alternatives… Encore une fois, dommage…

mercredi, mai 23, 2007

Composer un gouvernement

Il y a quelques années, le dirigeant de la filiale française d'un grand cabinet de conseil américain (si je ne suis pas plus précis, c'est que j'ai oublié et son nom et celui de ce cabinet) a publié un livre dont le titre était, je crois, France S.A. dans lequel il expliquait que tout irait beaucoup mieux si l'on dirigeait la France comme une entreprise. On a entendu, à deux ou trois reprises, cette petite musique ces derniers jours dans l'entourage du Président. Mais la formation du gouvernement a ramené à un peu plus de bon sens. Un pays n'est pas une entreprise, et son gouvernement n'est ni un Conseil d'Administration ni un Comité de Direction. Il suffit pour s'en convaincre de chausser un instant les lunettes d'un DRH et de se demander si les nominations de ces derniers jours obéissent à une quelconque logique d'entreprise.

Certains ministres ont, dans leur CV, de quoi séduire un comité de recrutement. Pour ne prendre que cet exemple, Kouchner a une incontestable expérience internationale. Cela pouvait donc en faire un bon candidat aux Affaires Etrangères, mais cela aurait pu aussi être sa principale faiblesse. Comme le rappelait hier soir Roland Dumas, la diplomatie et l'action humanitaire sont deux choses différentes. On peut dire la même chose de Michelle Alliot-Marie. Venue de la Défense, elle a une certaine expérience des questions de sécurité, mais est-ce que cela l'a préparée à diriger un ministère que les organisations syndicales cogèrent au su et vu de tout le monde? Hier encore, c'est un syndicaliste que les télévisions interviewaient à l'occasion du déménagement de la DST. Comme si le Ministère n'avait pas une directeur de la communication capable d'intervenir sur des sujets aussi insignifiants (l'essentiel des sujets portant sur le déménagement de valises plombées).

Dans ces deux cas, un DRH aurait donc pu hésiter. Du moins pouvait-il avancer des arguments positifs en faveur de ces nominations. Pour d'autres ministres, il en va bien autrement. Le choix de Rachida Dati à la justice est l'exemple même du choix politique qu'aucun DRH ne recommanderait. Cette jeune femme a certainement beaucoup de talents (encore que l'on puisse en douter au vu de ses prestations lors de la campagne), mais elle n'a manifestement ni l'expérience ni la compétence que le Comité de recrutement d'une entreprise rechercherait pour tenir un poste de cette importance. Ce sont des considérations exclusivement politiques (il fallait une femme, il fallait une enfant d'immigrés) qui l'ont fait choisir pour ce poste hautement symbolique. Mais faut-il le regretter?

Il était certainement plus important pour le nouveau gouvernement d'envoyer des signaux à la société française que de diriger de manière efficace une grande administration. Quoique l'on pense, par ailleurs, de ce gouvernement, il est bon qu'une beurette occupe une place de ce type et que tant de femmes soient ministres.

Si les critères politiques comptent plus que les compétences professionnelles dans la formation d'un gouvernement c'est pour de bonnes raisons. L'expérience a montré que les spécialistes faisaient souvent de mauvais ministres. En fait, ce n'est pas tant l'expertise technique qui compte, dans ce type de poste, que la capacité à imposer ses propositions dans un champ où les premiers concurrents sont les collègues qui se battent pour les budgets, une place dans l'agenda du Parlement et un temps de parole dans les médias.

C'est clair : aucun DRH n'aurait composé le gouvernement de cette manière. Il y a cependant un point sur lequel il rappelle les conseils de direction de beaucoup d'entreprises. Il a été formé de manière à ne faire aucune ombre au Président. S'il y a des têtes connues, il y a peu de poids-lourds capables de contester ses choix, d'imposer leurs vues à leurs collègues et à leurs collaborateurs par leur seul poids électoral. Le plus solide, Alain Juppé, est doublement fragilisé par ses condamnations passées (et ses probables convocations à venir devant la justice) et par les résultats de la Présidentielle à Bordeaux. Quant aux autres, ils pèsent souvent d'un poids électoral si faible qu'il leur sera difficile de résister aux désirs du Président que l'on devine adepte de ce que l'on appelle outre-Atlantique le "hands-on management".

mardi, mai 15, 2007

Les débauchages : version rose

L'attention que Nicolas Sarkozy porte à des personnalités de gauche qui ont le double mérite d'être plutôt populaires (c'est vrai pour Kouchner et Védrine, moins pour Allègre, même si il a conservé une bonne image chez beaucoup) et à l'abri des mesures de rétorsion électorales (quand on n'est pas élu on n'a pas grand chose à craindre de son parti) peut être interprétée comme un coup de communication (un de plus), mais on peut avoir une interprétation plus généreuse pour Sarkozy. Une interprétation qui le crédite d'une réelle intelligence politique.

Faire des propositions à des personnalités de gauche, c'est répondre par anticipation à ce qui sera probablement à terme sa principale faiblesse : le pouvoir absolu, le contrôle de tous les leviers : Présidence, Sénat, Parlement, CSA, Conseil Supérieur de la Magistrature, Conseil Constitutionnel, haute fonction publique par le jeu des nominations… On le sait, le pouvoir absolu ne peut conduire qu'à commettre des erreurs. Là-dessus, Ségolène Royal a dit, dans la campagne, à propos du CPE, des choses excellentes.

Nicolas Sarkozy ayant choisi de ne pas modifier les institutions peut chercher dans cette introduction de personnalités de gauche dans son gouvernement une sorte de contre-pouvoir. Pour éviter les dérives que le pouvoir absolu entraîne forcément, il faudrait aller au delà et nommer des personnalités de gauche à des postes qui exercent un contrôle sur le pouvoir. Il peut le faire au Parlement, avec les Présidences des Commissions, et plus tard au CSA, au Conseil Supérieur de la Magistrature… Le fera-t-il? On peut en douter, tant la tentation est forte chez chacun de se protéger des critiques.

Ces annonces de nomination ont un autre avantage : elles lui permettent d'affirmer son autorité sur son camp. Il prouve à tous ceux qui l'ont soutenu qu'il ne leur doit rien, c'est paradoxalement la meilleure manière de s'assurer de leur fidélité.

lundi, mai 14, 2007

Le retour des Jospin's boys

On l'aura sans doute oublié dans quelques jours, mais les tractations pour former le premier gouvernement de l'ère Sarkozy, les appels du pied à la gauche, à Allègre, Kouchner, Védrine… sont comme un hommage posthume au gouvernement Jospin. J'imagine qu'il doit donner quelques plaisirs d'amour propre du coté de la rue du Regard, et faire sourire jaune, très jaune du coté de l'UMP.

Les prestations répétées de Raffarin et autres Alliot-Marie dans les médias faisaient craindre un retour de la fine équipe du deuxième quinquennat. Voici qu'on nous promet le retour de la jospinie. Tout cela est bien sûr calcul et communication, mais est-ce bien pour revoir ces têtes (toutes très compétentes par ailleurs) que 53% des Français ont voté Sarkozy? Ce serait, pour le moins, à vérifier.

vendredi, mai 11, 2007

Une idée pour corriger les trop gros salaires

Les gros salaires, les primes de départ indécentes font depuis quelques années régulièrement scandale. Et on peut penser, sans trop de mauvais esprit, que cela va continuer. Il serait bien surprenant que le gouvernement légifère sur le sujet (et comment ferait-il alors que toute sa politique fiscale vise à empêcher les plus riches de s'installer à l'étranger?) et que les entreprises corrigent leurs pratiques, comme le voudrait le MEDEF.

Il est cependant une piste qui pourrait être explorée. Aux Etats-Unis où les stock-options fabriquent des millionnaires à la pelle, on voit se développer une philanthropie massive (que Marc Abélès a longuement analysée dans Les Nouveaux Riches - Odile Jacob, 2002). Les cadres supérieurs de Google qui ont ramassé des fortunes en redistribuent une partie significative à des institutions de toutes sortes (culturelles, sociales, éducatives…). Nos millionnaires sont plus radins et égoïstes. Pourquoi ne pas leur forcer un peu la main. On pourrait faire cela de la manière la plus simple. Lorsque une rémunération (prime de départ…) dépasse un certain seuil (que l'on pourrait définir en multiple du salaire moyen, médian, minimum de l'entreprise concernée), l'heureux bénéficiaire serait dans l'obligation d'affecter le surplus à l'oeuvre de son choix définie au préalable, éventuellement avec les salariés. Il garderait ainsi cette rémunération et le plaisir d'en choisir l'affectation, mais celle-ci serait utile à la collectivité. On aurait ainsi le meilleur des deux mondes : la liberté des entreprises de définir les rémunérations des dirigeants, celle du bénéficiaire et l'intérêt collectif.

Est-ce compliqué à mettre en oeuvre? Je n'y ai pas réfléchi, mais cela pourrait faire l'objet de discussions dans les conseils d'administration et donner lieu à l'écriture d'une règle assez simple du type : si Prime> x fois le Salaire Médian, alors le bénéficiaire doit affecter le surplus à une des institutions suivantes : y, u, z…

Des commentaires?

jeudi, mai 10, 2007

Et si la justice apprenait la mesure?

Tout au long de sa campagne Ségolène Royal a parlé d'ordre juste sans toujours donner d'exemple de ce qu'elle entendait par là. Le slogan sonnait juste mais manquait un peu de… chair. Les toutes récentes condamnations de jeunes gens qui ont manifesté contre Nicolas Sarkozy pourraient en donner un bel exemple. Voici ce qu'en dit le Monde :

"A Rennes, quatre individus, interpellés dans la nuit de dimanche à lundi, ont été jugés en comparution immédiate, mardi 8 mai, et condamnés par le tribunal correctionnel à deux mois de prison ferme pour l'un et de 105 à 140 heures de travail d'intérêt général pour les autres. L'homme condamné à la peine la plus lourde est âgé de 20 ans et originaire de Vitré (Ille-et-Vilaine). Il était notamment accusé de jets de canettes et de bouteilles, sans faire de blessés, mais le tribunal a souligné qu'il avait déjà été condamné à de nombreuses reprises.

A Lyon, quatre personnes, "essentiellement des jeunes majeurs", ont été jugées, mardi, en comparution immédiate pour des violences sur policiers et des dégradations, selon le parquet de Lyon. Deux d'entre elles ont été condamnées à des peines de six mois et trois mois de prison ferme pour des violences commises lors de la manifestation de dimanche soir. Les deux autres ont été condamnés à 120 heures de travaux d'intérêt général. Une dizaine de jeunes, arrêtés dans le cadre de la manifestation de lundi soir, doivent à leur tour être jugés en comparution immédiate mardi, a-t-on indiqué de même source."



6 mois de prison ferme pour un jet de bouteille contre les forces de l'ordre! Trois étudiants de Sciences-Po Lyon, sans aucun casier judiciaire, sans la moindre histoire de relations difficiles avec la police ou la justice condamnées à 2 et 3 mois pour des faits qu'ils contestent. Un Président du Tribunal (c'est dans un autre papier du Monde) qui leur explique que c'est pour qu'ils comprennent la gravité de leur acte et qu'ils ne recommencent pas. Mais qu'ils ne recommencent pas quoi? A manifester? à jeter des bouteilles contre les forces de l'ordre?


Ces manifestations n'ont pas grand sens et des jeunes gens qui mettent le feu à des voitures méritent d'être sanctionnés. Mais la participation à une manifestation, un jet de bouteille contre des forces de l'ordre qui n'hésitent pas à utiliser le flasball mérite-t-elle des condamnations à des peines de prison? Ces juges sont tombés sur la tête. Des peines d'intérêt général auraient largement suffi et auraient été tout aussi "pédagogiques".

Les égarements de la justice dans ce genre de situations ne sont pas une nouveauté. Ils ont émaillé à peu près toutes les manifestations étudiantes depuis une trentaine d'années. Ce n'est pas une raison pour les accepter et laisser faire. L'ordre juste cela aurait pu être cela : sanctionner lorsque nécessaire mais mesurer les peines, retrouver la mesure dans la distribution des peines.

mercredi, mai 09, 2007

Vacances à Mate : de la vulgarité au favoritisme

On peut interpréter de plusieurs manières l'escapade maltaise de Nicolas Sarkozy. Ce matin à la radio, j'en donnais une interprétation générationnelle : Nicolas Sarkozy appartiendrait à cette génération qui entretient une relation décomplexée avec l'argent et les signes de la richesse. La bourgeoisie traditionnelle est riche mais le montre peu sinon dans l'intimité, la nouvelle bourgeoisie affiche ses richesses pour le plus grand bonheur des entreprises de luxe qui lui vendent jets privés, yachts extravagants, chambres d'hôtel vendues 8000€ la nuit, bijoux, montres, voitures… J'en voulais pour preuve la Rolex que Nicolas Sarkozy portait au poignet le jour du débat avec Ségolène Royal.

Selon une autre interprétation lue sur l'excellent blog de François Mitterrand revenu parmi nous, cette équipée au royaume du grand luxe n'aurait eu pour tout objet que de convaincre Cécilia, l'épouse absente, d'être un peu plus présente. On avait déjà avancé cette explication pour sa rencontre si controversée avec Bush.

Quelle que soit l'explication, tout cela est vulgaire et sent à plein nez son Berlusconi, le mépris des pauvres et une certain manque de… tact. Mais ce n'est après tout pas très grave : la vulgarité n'a jamais tué personne et il ne sert pas à grand chose d'en parler. Par contre, le risque de favoritisme existe bel et bien. L'Etat va multiplier dans les années qui viennent des projets de partenariat public/privé (pour simplifier : le privé finance, l'Etat est propriétaire mais rembourse progressivement le coût de l'équipement) qui sont naturellement de bonnes affaires pour les grands groupes (par définition, sinon pourquoi s'embêter dans ces projets). Si demain un de ces projets est confié à l'une des entreprises que contrôle Bolloré comment éviter le soupçon?

lundi, mai 07, 2007

Sarkozy, les transfuges et les juifs

Dans un des commentaires à mon post sur les transfuges, un lecteur anonyme écrit : "Puis il y a aussi un point commun indicible ici entre Arthur, Hanin, Enrico Macias, Gluksman, Klarsfeld... Et sarko! Qu'en pensez vous?" On a reconnu "l'indicible", tous ces transfuges sont juifs. Si l'on néglige un instant les éventuels dérapages antisémites, on peut effectivement se demander si le programme politique de Nicolas Sarkozy n'est pas de nature à séduire ceux des électeurs qui ont un attachement particulier pour Israël (parce qu'ils y ont de la famille et s'inquiètent du terrorisme, parce qu'ils savent que quoi que l'on en pense par ailleurs Israël est un refuge pour toutes les victimes de l'antisémistisme, parce qu'ils sont sionistes…).

Je ne me souviens pas qu'il ait beaucoup parlé de ces questions dans la campagne publique, mais il y a un indice : il a, à plusieurs reprises, donné des signes de sympathie à l'égard des néoconservateurs américains (notamment à propos de l'Irak, il y a quelques mois) qui se sont alliés avec les plus ardents défenseurs d'Israël aux Etats-Unis. Et on pourrait concevoir que cette position ait séduit de ce coté-ci de l'Atlantique, que les amis d'Israël aient vu dans cette complicité avec les néoconservateurs la promesse d'une révision de la politique française dans la région qu'ils jugent trop pro-arabe.

Mais il y a bien d'autres explications plus simples : l'ambition pour certains, l'intérêt bien compris pour d'autres, le glissement vers la droite amorcé depuis longtemps pour d'autres encore… qui valent pour des non-juifs (Allègre, Besson…) comme pour des juifs.

Un mot, pour conclure, sur "l'indicible". La formulation de mon correspondant semble suggérer la violation d'un tabou : il dit (ou plutôt suggére en ne le disant pas, mais en soulignant qu'il ne le dit pas) ce qu'il serait interdit de dire. L'antisémitisme se nourrit de ces vrai-faux tabous. Mieux vaut dire les choses comme elles sont : cela permet d'approfondir l'analyse et éventuellement de la retoquer.

samedi, mai 05, 2007

Pourquoi tant de transfuges?

L'une des curiosités de cette élection aura été le nombre de transfuges, de soutiens traditionnels de la gauche qui se sont rapprochés de Nicolas Sarkozy. Outre Besson, on peut citer Hanin, Tapie, Allègre (qui ne s'est pas prononcé pour Sarkozy mais a annoncé si fort qu'il ne voterait pas Royal que l'on peut penser qu'il contribuera par le plus simple des moyens, le vote, à sa défaite), Séguéla, Sevran…

Difficile de dire si ces défections ont eu un impact sur les électeurs. La plupart se moquent bien de savoir pour qui votent ces personnalités, mais on ne peut exclure que ces annonces aient libéré et déculpabilisé des électeurs qui hésitaient. Reste à comprendre pourquoi tant de compagnons de route du PS ont quitté sa candidate.

Il me semble que l'on peut avancer deux ou trois raisons.

La première tient à la manière dont Ségolène Royal s'est imposée, en contournant le parti qu'elle a pris par surprise de manière non conventionnelle en s'appuyant sur les militants et sur les électeurs beaucoup plus que sur les dirigeants. Elle n'avait aucun réseau, elle n'entretenait aucun lien avec cette "bourgeoisie mitterrandienne" et n'a à aucun moment cherché à les retenir, à les flatter ou à les séduire : ils n'existaient tout simplement pas à ses yeux. Ils se sont donc trouvés libres de toute obligation de fidélité à leurs engagements antérieurs. Et comme tout, âge, statut social, revenus… concourt à en faire des électeurs de droite, ils se sont tout naturellement reportés vers leur famille politique naturelle.

On pourrait également avancer un comportement psychologique un peu particulier. Ce sont des gens attirés par les puissants. Plus que le puissant, ils aiment l'amitié que celui-ci leur porte et ce qu'elle leur dit d'eux-mêmes (le puissant qui m'aime et le montre me donne un peu de son prestige, de son pouvoir). Ils aiment aujourd'hui Sarkozy pour ces mêmes raisons qui leur ont fait aimer en son temps Mitterrand.

Ce transfert s'est fait d'autant plus facilement que Mitterrand est mort depuis assez longtemps pour qu'ils ne se sentent pas coupables de trahison à son égard et que Sarkozy affiche ce goût de la puissance et du pouvoir qu'un Chirac avait plutôt tendance à cacher derrière son coté sympa. Avec lui le pouvoir, le désir de pouvoir est quasiment nu, c'est-à-dire canaille (comme l'affichait cette Rolex qu'il portait au poignet lors du débat, geste d'une formidable insolence que la presse n'a pas relevé, alors même que ces montres valent plusieurs dizaines de Smic). Mitterrand habillait son goût du pouvoir de culture, de livres, de désinvolture… Sarkozy n'a pas de ces subtilités. Il aime le pouvoir et bien loin de le cacher l'affirme. Comment ne pas séduire ceux qui n'aiment, en politique, que le pouvoir qu'elle donne?

vendredi, mai 04, 2007

Et si c'était tout sauf Ségolène?

On a beaucoup parlé du Tout sauf Sarkozy, et il est vrai que chez beaucoup d'électeurs de gauche que Ségolène Royal ne séduisait pas forcément, il a pu jouer en sa faveur. Mais je me demande si on n'assiste pas aujourd'hui (et depuis quelques temps) chez des électeurs qui auraient pu voter Strauss-Khan, qui ont voté Bayrou, à une sorte de Tout sauf Ségolène qui va les pousser au vote blanc ou, plus sûrement, au vote Sarkozy. Ce que je retire des quelques conversations que j'ai pu avoir avec quelques uns de ces électeurs est assez paradoxal :
- ils ne sont pas convaincus par le programme de Sarkozy,
- ils sont plutôt d'accord avec plusieurs des propositions de Ségolène Royal,
- mais ils ne voteront pas pour elle tant sa personnalité les inquiète.

Quand on fouille un peu, on s'aperçoit que c'est son anti-conformisme, sa manière de faire de la politique en dehors des chemins battus qui les gênent. Ils apprécient qu'elle ait su renouveler le discours du PS, mais ils craignent l'aventurière autoritaire qui n'en ferait qu'à sa tête. Ils lui trouvent de nombreuses qualités mais ils n'aiment pas, au fond, la femme insoumise, celle qui ne respecte aucune règle, qui parle de la dette au début du débat quand on l'interroge sur les institutions alors que le choix des thèmes du débat avait été négocié par ses proches. Ce qui lui a permis de gagner l'investiture du PS, de s'imposer dans la campagne est, au fond, ce qui la desservirait aux yeux de cet électorat formidablement conformiste.

Premier bilan de la campagne

Tous les sondages (ou presque puisqu'il y a une exception mais il s'agit d'un institut peu connu) donnent Nicolas Sarkozy gagnant avec une large majorité. On verra bien.

En attendant dimanche soir, on peut faire un premier bilan de cette campagne qui aura opposé, sur fond de glissement à droite de l'opinion :
- une formidable machine électorale au service d'un programme ouvertement conservateur,
- à une équipe brouillonne au service d'une réécriture du "logiciel" de la gauche de gouvernement.

A l'inverse de Jacques Chirac, et malgré quelques détours du coté de Jaurés, Nicolas Sarkozy a mené une campagne très à droite. Il a emprunté plusieurs de ses thèmes à Jean-Marie Le Pen (sur l'immigration, notamment), proposé une politique économique de droite classique agrémentée de mesures très favorables aux possédants (droits de succession, baisse des impôts, renforcement du bouclier fiscal mais aussi protectionnisme), multiplié les rapprochements avec les néoconservateurs (ralliement de Glucksman et de quelques autres) et développé des thèmes typiques de la pensée réactionnaire (l'origine génétique de la pédophilie…). Cette campagne qui lui a permis de faire le plein des voix de droite au premier tour aurait pu le gêner au second tour. Ce n'est, semble-t-il, pas le cas, grâce à la formidable machine électorale qu'il a mise en place, grâce à ses relais dans tout ce qui a de pouvoir, mais aussi, il ne faut pas se leurrer, grâce aux Français qui semblent avoir envie d'essayer, après le socialisme et le radicalisme à la Chirac, une expérience brutale et autoritaire, à la Thatcher.

On a beaucoup dit de Ségolène Royal qu'elle avait été choisie par le Parti Socialiste sous la pression de l'opinion. Il serait plus juste de dire qu'elle a été choisie par les militants du PS parce qu'elle promettait une révision de la politique de la gauche. Si sa campagne a été brouillonne et a manqué, sur de nombreux dossiers, de précision, elle a amorcé une véritable mue du "logiciel" de la gauche sur quatre points majeurs :
- les institutions avec le rôle des régions (la gauche jacobine est devenue girondine) et l'invention de mécanismes de contrôle de l'action politique par les citoyens (les jurys citoyens tant moqués représentent sans doute une des voies de rénovation de la politique dans les régimes démocratiques à suivre de très près) ;
- l'économie avec la fin de la diabolisation du marché, la mise en avant des entrepreneurs et du dialogue social qui signe l'abandon de la lutte des classe au profit d'une recherche de compromis par la négociation ;
- l'Etat providence : en mettant systématiquement en avant la règle du donnant-donnant, la candidate socialiste a introduit une inflexion majeure dans le discours classique de gauche ;
- la "cible" électorale : Ségolène Royal s'est adressée à une société française diverse. Sa gauche est moins associée à la cIasse ouvrière, façon PC, aux fonctionnaires façon PS, qu'à la France colorée des banlieues.

Son échec (si échec il y a) pourrait pour partie venir de que ce que changement de logiciel lancé sans préparation, jamais vraiment théorisé, a désorienté beaucoup des électeurs traditionnels de la gauche qui ont voté pour elle sans enthousiasme, sont allés chez Bayrou et ont laissé développer, sans réagir, des attaques sur ses compétences.